The Sentry - La bibliothèque de Ben Wawe

Publié le par Ben Wawe

 

Nom : The Sentry #1-5 (et one-shots avec Spider-Man, Hulk, Fantastic Four et X-Men).

Année de publication : 2000 en VO.

Editeur : Marvel Comics en VO, Panini en VF.

Auteurs : Paul Jenkins, Jae Lee, Rick Veitch.

Pitch : Robert "Bob" Reynolds est un quadragénaire bedonnant, timide, qui ne supporte pas la foule et avec un problème d'alcool. Il reste avec sa femme parce qu'ils sont ensemble depuis longtemps, mais la lassitude et les non-dits ont rongé peu à peu leur couple.
Cependant, un soir de cette vie morne et banale, Bob se réveille - et commence à se souvenir. Il retrouve une bouteille cachée dans un vieux livre, et retrouve peu à peu ses sensations... ses souvenirs. Void, la quintessence du Mal, est de retour : il faut agir.
Sa femme ne le croit pas. Ses anciens amis ne le croient pas. Le monde l'a oublié, mais Void est de retour - et Bob est, malgré tout, Sentry. Le seul espoir de l'Humanité. Il doit juste les convaincre, s'en convaincre, et savoir pourquoi tout le monde l'a oublié.

Mon avis : A la fin des années 1990, Paul Jenkins et Rich Veitch imaginent l'idée d'un personnage iconique chez Marvel, un Gardien, une Sentinelle importante et extraordinaire, surveillant le monde et l'Humanité du haut d'une tour imposante. Il fallait également intégrer le personnage dans toute l'Histoire de Marvel, avec un événement cataclysmique qui aurait fait oublier son existence à tous les autres.
En 2000, Paul Jenkins propose cette idée à Joe Quesada, qui publie finalement l'histoire au sein du label Marvel Knights, alors un fantastique laboratoire d'idées et d'histoires au sein de l'univers Marvel (ah, Black Panther par Priest, Inhumans par Jenkins et Jae Lee...).

A l'heure actuelle, Sentry est essentiellement connu pour son passage au sein de la série New Avengers puis Dark Avengers de Brian Michael Bendis, qui l'a utilisé dès le début de son run sur la franchise. A titre personnel, je n'ai pas adhéré à son utilisation du personnage, car il n'a à mon avis pas compris le concept et la portée de ce dernier.

The Sentry de Jenkins, Veitch et Lee répond à une question simple : "que se passerait-il si Superman avait été créé par Stan Lee chez Marvel ?"
Cela soulève plusieurs questions fondamentales, que cette sublime mini-série et les one-shots affiliés (Sentry avec Spider-Man, Fantastic Four, Hulk et les premiers X-Men) répond avec un rythme lent mais très étudié.

Jenkins s'amuse à jouer avec le lecteur, en révélant peu à peu des informations vitales sur son personnage. Jouant d'abord avec le staff Marvel sur l'origine de Sentry (la mini-série a été accompagnée d'un buzz monté de toutes pièces, selon lequel le personnage avait été créé et esquissé par Stan Lee avant d'être mis au placard), il fait faire ensuite à ce dernier le tour complet de l'univers Marvel.
Avec le principe simple de la quête de vérité, de souvenirs et le rassemblement de héros face à Void, Sentry cherche fondamentalement qui il est, et ce qui a pu lui arriver. Lui, l'ancien meilleur ami de Reed Richards ; lui, qui a pacifié Hulk ; lui, qui a appris à Warren Worthington à prendre confiance ; lui, qui a fait de Peter Parker un homme riche et sûr de lui. Comment a-t-on pu l'oublier ? Comment a-t-on pu le trahir, lui qui se souvient uniquement d'un enterrement simulé honteux, où Mr Fantastic le traînait dans la boue ?

Avec peu de révélations, une ambiance de fin du monde, magnifiée par les dessins sombres et torturés de Jae Lee (qui a atteint son apogée avec cette histoire et Inhumans), Paul Jenkins se souvient du concept initial et livre la plus belle réponse à cette question.
Que se passerait-il si Stan Lee avait créé un Superman Marvel ? Il aurait été surpuissant, il aurait été exceptionnel, il aurait été merveilleux, il aurait été bon... mais son ennemi serait plus intime que jamais, sa faiblesse aurait été plus intérieure que jamais.

Finalement, tous les personnages iconiques de Marvel créés par Stan Lee ont pour la majorité des points communs, qui ont fait le "style" Marvel.
En premier, leur ennemi principal est lié à eux personnellement, ils ont été proches mais se détestent maintenant. Magneto est un mutant comme les X-Men, et il a été ami avec leur mentor ; le général Ross est le père de l'amour de Bruce Banner, et il a chapeauté l'expérience qui l'a transformé ; le Docteur Fatalis était un compagnon de fac de Reed Richards.
En second, ils ont tous une faiblesse intérieure, qui vient d'eux-mêmes ; et plus ils sont forts, plus leur faiblesse est grande. Les Fantastic Four ne se supportent pas ; Bruce Banner ne peut contrôler Hulk ; Spider-Man porte sa culpabilité comme un sacerdoce.

Ici, Jenkins applique le même schéma à Sentry. Void, son ennemi ultime, est plus que personnel : il est sa faiblesse, son côté obscur, la face cachée. Si le Chevalier du Bien est le plus grand, le meilleur, le plus exceptionnel, alors son ennemi est le Mal le plus absolu.
La révélation finale, apocalyptique, permet de comprendre toutes les révélations disséminées jusque-là. Oui, Sentry EST Void, et c'est parce qu'il est aussi horrible, aussi invincible, aussi cauchemardesque que Sentry se doit de l'arrêter - il doit s'arrêter lui-même.

Sentry, le plus grand des héros, se sacrifie et accepte de retourner à une existence vide, morne et banale pour le bien du plus grand nombre. Alors que tout échoue autour de lui, il choisit une fuite, une fuite programmée qui permet d'endormir Void, et de faire disparaître Sentry.

Déchirante, cette fin est à mon sens un véritable hommage au concept de Superman et de Marvel des années 60. Jenkins a parfaitement saisi le principe du personnage de Superman, le plus noble et le plus grand de tous ; là, plongé dans un univers plus sombre, plus torturé, où il est lui-même le monstre qu'il doit stopper, et qu'il stoppe en abandonnant tout.

Histoire forte, puissante, complétée par une série de one-shots permettant de montrer toute la noblesse du personnage (avec plusieurs dessinateurs, qui offrent de très jolies choses), The Sentry est pour moi un grand souvenir. Offerte par des proches quand je commençais à peine les comics, j'ai dépassé un graphisme qui au début ne m'a pas convaincu (mais que j'adore désormais) pour me plonger pleinement dans une intrigue terrible.

Là, avec cette histoire, Jenkins offre une figure noble et magnifique au monde Marvel, mais qui se sacrifie pour le plus grand nombre et laisse ceux que Sentry a tant aidés à leur misère (Archangel, Spider-Man et Hulk seraient quand même mieux s'ils se souvenaient de Sentry).
C'est beau, tant par le graphique que par la puissance des numéros, c'est fort, c'est percutant et c'est une histoire qui aurait dû être la première et dernière apparition de son héros. Ses autres apparitions, en dehors de tout aspect qualitatif, nuisent à l'impact de ces quelques numéros, et c'est dommage.

Une lecture que je recommande très, très chaudement.

 

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Cellule Spéciale - Lord Corlatius 3.1

Publié le par Ben Wawe

Bonsoir à tous !

Je reviens après un peu d'absence, en premier pour annoncer le nouveau design du blog, et en second pour publier le premier épisode de la troisième saison de Lord Corlatius !

Pour plus d'informations sur mon personnage fétiche et l'évolution de la série, voici où se diriger : LIEN.

En résumé, Lord Corlatius mène une lutte contre les Liktalzzz, un peuple de cauchemar qui se déplace entre les dimensions dont il fut le Roi. Après plusieurs échauffourées, Lord Corlatius a décidé de rompre un étonnant Pacte qu'il avait jadis passé avec ses ennemis et lance, enfin, la guerre tant attendue – mais il a besoin d'alliés pour ça !

La suite ici, et maintenant ! Bonne lecture !

Cellule Spéciale

25 janvier 2014

Le son strident du sifflet lui glace le sang. Ses poumons cherchent une oxygène refusée par une course effrénée. Les marches sont avalées quatre à quatre, mais le bruit sourd de la fermeture des portes se fait entendre. Le train est sur le point de partir, et les agents sur le quai s'en détournent déjà vers la salle de pause.

Claude ne peut pas rater ce train – ce départ pour ce déplacement professionnel est trop important pour sa carrière. Claude se précipite vers la dernière ouverture, propulsant par désespoir sa valise en avant. Soudain écrasé par le choc contre la porte métallique, son bagage la bloque sous un concert de vociférations d'agents SNCF.

Alors que les contrôleurs à l'intérieur s'approchent du wagon qui retarde le départ, alors que leurs collègues sur le quai arrivent en hurlant, Claude saute à l'intérieur du train ; le tissu de sa veste est coupé par la porte, qui se referme finalement après une hésitation.

Claude soupire. Il faudra expliquer, il faudra s'excuser, il faudra payer, mais... c'est bon. Claude est dans le train, même si la valise est quasiment coupée en deux. Le voyage peut commencer.

***

Michel n'arrive pas à cacher son bâillement. Il sait que c'est interdit devant les passagers, les clients, ceux qui attendent l'arrivée du train pour récupérer leurs proches, mais son service tire à sa fin et il a besoin de son lit. Travailler la nuit est mieux rémunéré, mais c'en devient vite éprouvant – et Amanda le supporte de moins en moins.

Allez, pense-t-il : le train depuis Marseille est le dernier qu'il accueille avant de s'en aller. Il ne devrait rien avoir à gérer, et c'est une bonne nouvelle. Les passagers arrivant après un voyage de nuit sont trop fatigués pour se plaindre ou poser des questions, et se dépêchent de sortir. Et vu que ses collègues n'ont jamais communiqué le moindre problème durant tout le voyage, tout devrait bien se passer.

Michel souffle fort dans son sifflet, formant de grands gestes avec ses bras pour faire reculer les imbéciles qui n'ont toujours pas compris combien il est stupide d'être trop près du vide.

Les freins crissent sur les rails, la terrible machine s'arrête aux endroits prévus. Même si la compagnie est continuellement critiquée pour ses retards, ses tarifs, ses grèves, certains devraient se rappeler que la mécanique et la logistique pour permettre de tels déplacements sont de véritables miracles. Lui-même l'oublie parfois, après trois décennies dans son uniforme grisâtre.

Lentement, il s'approche d'un wagon de première classe, alors que les hauts-parleurs déversent leurs messages vocaux d'accueil classiques. La porte s'ouvre, et Michel imagine déjà les visages blasés de ceux qui ont pu dépenser un peu plus pour se cotoyer.

Cependant, alors que le battant métallique se déplace lentement, aucune foule de passagers fatigués ne s'échappe du wagon. Un compartiment vide accueille Michel, qui reste immobile pendant quelques secondes, surpris.

Ce n'est qu'au moment où il décide de monter que son regard est attiré par un élément au sol, dans un coin solitaire de la cabine – et il se fige sur place.

C'est un bras... un bras humain.

***

Il a fallu une heure entière pour que les contrôleurs laissent Claude en paix. Il a fallu beaucoup d'explications, d'excuses et de supplications pour que les agents acceptent d'infliger « uniquement » une amende de plusieurs centaines d'euros. Elle a été réglée, directement par la carte de la société, mais ça ne les a pas calmés ; ils ont pu passer leur rancœur sur quelqu'un enfin coupable d'un crime qu'ils savent gérer, et ils ne s'en sont pas privés.

Claude évolue entre les sièges, serrant contre le torse deux bouts de valise sous les regards curieux et énervés de ceux qui ont tout entendu du remue-ménage. Son siège est encore loin, et il lui faut demander de l'aide afin de ranger les deux bouts de sac avant d'enjamber un passager bien trop imposant et fainéant pour faciliter la tâche.

Claude parvient finalement à s'installer, sentant la pression et la colère de tous ceux aux alentours. Un long soupir s'échappe de ses lèvres, alors que ses yeux se posent à l'extérieur ; les contrôleurs ont parlé suffisamment fort, et évoqué bien assez d'éventuels retards à cause de son arrivée impromptue, pour que les autres voyageurs canalisent leur inquiétude et leur lassitude sur la personne à l'origine de tout ça.

Son regard évite les autres, et se fixe sur la lune, déjà si haute et pleine dans un ciel de ténèbres. Claude est usée : la pression, la fatigue, les objectifs, la course, l'agressivité ambiante... c'est beaucoup, et ce sera encore pire quand le voyage ne tournera pas aussi bien que ses chefs l'envisagent. Claude sait très bien que leur offre n'est pas assez bonne pour emporter le marché, et l'annoncer sera terrible – surtout à Dominique et aux enfants. Ils comptent sur son salaire depuis le licenciement de Dom'... quel enfer.

Claude sent un sanglot monter dans sa gorge. Son esprit veut penser à autre chose, s'échapper... la lune est si haute, oui... et elle n'a jamais été aussi troublante.

***

Un tiers des quais de la gare est fermé. Des cordons de sécurité ont été dressés sur des dizaines de mètre. Un quart des effectifs de police de la ville a été mobilisé, et se rapproche vers la zone pour la couper définitivement de la population.

Les agents SNCF ont été évacués, et sont tous interrogés pour les débriefer. Michel est en état de choc, et s'est muré dans le silence après avoir donné l'alerte.

La police lui accorde encore quelques minutes pour se reprendre, mais ça ne durera pas. C'est lui qui est rentré dans le train – c'est lui qui a découvert le charnier. Il doit parler.

Les voyageurs des huit wagons du train reliant Marseille et Paris ont été massacrés. Aucun survivant n'a été trouvé, et les équipes scientifiques se contentent pour le moment de construire un chemin entre les cadavres, les membres arrachés et les fauteuils anéantis. L'attaque s'est révélée être une monstrueuse boucherie, et n'a laissé apparemment aucun survivant.

Le Lieutenant Wagner n'a pas encore osé rentrer, mais il sait que ce moment approche. Il a été nommé « chef d'expédition » par ses supérieurs, trop terrifiés pour le lui annoncer en face, trop lâches pour y aller eux-mêmes.

Il doit en apprendre plus sur le massacre, découvrir des indices et savoir si l'origine de cet acte de terrorisme, comme l'appelleront bientôt les médias, se trouve toujours à bord. Pour le moment, les scientifiques sont protégés par plusieurs gardes armés, mais il va falloir s'enfoncer dans cet enfer – et c'est sur lui que c'est tombé.

« Lieutenant Wagner, un mot avant votre départ. »

Une voix de tonnerre brise le silence environnant derrière lui. Il se retourne et découvre deux silhouettes étranges, irréelles.

« Et vous êtes ? »

Une femme, un homme.

« Cellule Spéciale. Nous prenons en charge l'affaire. »

Elle petite, à la peau extrêmement pâle, aux cheveux courts et blonds comme le blé, quelques tâches de rousseur. Vêtue d'une robe verte inhabituelle pour la saison, avec des ballerines d'argent, elle pourrait être sublime si son visage n'était pas aussi triste et désespéré.

« Quelle cellule spéciale ? Quelle autorité vous avez ? Qu'est-ce que vous me voulez ? »

Jules Wagner est plus agressif que d'habitude, mais cette journée est pire que d'habitude. Ils ne peuvent pas espérer mieux de sa part.

« La Cellule Spéciale. Une autorité supérieure à la vôtre. Nous voulons votre départ immédiat. »

Lui terrible, grand, sombre. Une barbe hirsute, des cheveux touffus, des yeux sombres, l'allure d'un ours à peine humain. Chacun de ces mots est prononcé avec une force qui refuse toute contradiction. Il impressionne, et pousse Jules sans ménagement en se dirigeant vers la porte. Il glisse au passage une carte dans sa poche.

La carte, immédiatement ressortie, n'est qu'un bout de papier noir, avec deux cercles blancs au milieu, dont les bords se touchent au milieu.

Ni plus, ni moins. Wagner ne sait toujours pas qui est ce type qui rentre dans le wagon, sans qu'aucun de ses collègues ne l'en empêche. A ses côtés, la femme sort une tablette inconnue et se met à pianoter dessus comme une possédée.

Il ne sait pas qui ils sont, il ne sait pas ce qu'ils font... mais s'ils sont là pour prendre sa suite, et s'ils veulent visiter le charnier, il n'a aucune envie de se battre. Mieux vaut baisser la tête et jouer au bon soldat qu'insister pour découvrir vraiment cette boucherie. S'ils la veulent, qu'ils la prennent !

***

« Jay ? »

La voix de Chloé résonne dans son oreillette. Ses chaussures l'avancent lourdement au milieu des cadavres et des membres tranchés. Ni cette vision, ni l'odeur ne le troublent alors qu'il visite déjà le deuxième wagon du train.

« Mission en cours. »

Il n'aime pas parler – cette manie lui est passée, en fait. Il s'est rendu compte que les mots sont bien trop précieux pour être gâchés dans des palabres inutiles, même si ce fut jadis son plus grand toc. Beaucoup de choses ont changé depuis ses longues diatribes.

« La source doit être dans la prochaine rame. La tablette est en train de comparer la liste des passagers avec notre base de données, mais ça va prendre quelques minutes encore. »

Il hausse les épaules et passe lentement sa main dans son abondante chevelure.

« Cela te servira pour identifier son cadavre. »

Sans la voir, Jay sait que Chloé serre les dents et fronce les sourcils. Elle ne supporte pas ce genre de réflexion.

« Ce n'est pas ce qui nous a été demandé. »

Ses mains se posent sur la porte coulissante menant au prochain wagon. L'électricité a été coupée, mais quelques mouvements brusques suffisent pour l'ouvrir définitivement.

« C'est ce qui sera. J'entre. »

Marchant dans l'obscurité la plus totale entre les deux rames, il parvient finalement au milieu de nouveaux cadavres, de nouveaux sièges éventrés.

Ses muscles se bandent, ses mains se crispent avant même de sentir la créature. Ses réflexes et son instinct sont bien meilleurs que ses sens – qui ont vu de bien meilleurs jours. Il est loin d'être celui qu'il a été.

« Sors. »

Un feulement animal s'élève à quelques mètres. Le wagon est trop obscur pour qu'il puisse discerner la bête, mais il sait qu'elle est là – c'est pour elle qu'il est venu.

« Tu as massacré des dizaines de passagers innocents. »

Ses pas l'avancent lentement dans la rame, avec des bruits sourds et réguliers.

« Tu n'as pas pu contrôler ta puissance. Ça arrive à chaque première transformation, mais jamais comme ça. »

Son long manteau sombre glisse sur le sol à sa suite. Le feulement s'intensifie, quelques secondes avant que son regard ne capte deux yeux rouges à quelques mètres, le fixant avec des envies de sang.

« Tu as dû subir une émotion brutale... je crois que vous dites stress aujourd'hui. Ta transformation n'était pas prévue aujourd'hui, et n'aurait jamais dû se produire ici. Elle peut se déclencher sous l'effet de la honte, de la colère, de la peur, de la fatigue... tu as vécu une mauvaise journée, je pense. »

« Jay, j'ai trouvé : Claude Dufour, 32 ans, célibataire. Cadre dans une filiale de Bouygues, envoyée en mission pour décrocher un contrat. Elle... a eu une amende de 900 euros hier soir pour avoir endommagé le train. Elle a failli le rater, en fait. »

Il s'arrête à trois mètres de la créature ; il sent son haleine, fétide, à chaque expiration.

« Je la vois. »

Ses yeux se sont habitués à l'obscurité. Il découvre enfin la créature : haute de deux mètres, recouverte d'une épaisse fourrure, avec un crâne déformé par un immense museau et des dents acérées. La transformation en loup-garou est complète.

« Jay, elle est forte – trop forte. Elle ne pourra pas changer avant plusieurs heures, et tu sais que la première fois est la pire. Sa puissance n'a pas d'égale, et toi... toi... »

Chloé ne finit pas sa phrase ; ni elle, ni lui n'en ont besoin, ils savent ce qu'elle n'ose pas dire.

« Je sais. »

Elle a raison : il n'aurait pas le temps de donner le premier coup que Claude l'aurait déjà décapité. La première transformation libère une énorme énergie, incontrôlable et instoppable. Le massacre du train n'a été qu'un simple échauffement.

« Elle est forte – et elle le sait. Elle veut jouer avec moi, et elle veut me dévorer. »

Ses poings se serrent, alors que ses yeux fixent le regard rouge de la bête. Il a déjà souvent affronté des loups-garous, toujours des femmes transformées par des aléas génétiques hérités d'ancêtres maudites. La lune agit comme un déclencheur sur certaines, et l'affaire doit être étouffée.

« Elle me croit faible, et elle n'a pas tort. J'ai perdu tous ceux que j'ai aimés, tous ceux que j'ai créés. Qu'importe le lieu, qu'importe l'époque, j'ai vu ceux et celles que j'avais façonnés pour m'entourer disparaître. Hercule est mort. Amon n'est plus. Thalna m'a oublié. J'ai perdu Mjöllnir. L'Olympe a coulé. »

Ses phalanges craquent quand il rouvre ses paumes. Sa respiration devient plus lourde, alors que la luminosité baisse peu à peu autour d'eux. C'est désormais son travail de l'arrêter – de chasser les monstres, après les avoir créés. Après en avoir été un lui-même.

« J'ai porté les noms de Tinia, de Rê, d'Indra ou de Bhal, et je les ai tous salis. »

La bête s'approche, déploie ses membres pour le frapper.

« Mais, même affaibli, même vieux et usé... »

Le ciel, bien au-dessus d'eux, est soudain sombre et terrifiant.

« Je reste Jupiter. »

Ses yeux deviennent bleus – d'un bleu vif et dangereux.

« Roi des Rois. »

Un bruit de fin du monde, un roulement terrible les entoure, et fait hésiter la créature.

« Maître du Tonnerre. »

Un éclair s'échappe des nuages, descend du ciel et frappe la gare. Il forme un trou terrible dans le toit, et vient s'écrouler entre lui et Claude, avec une puissance jamais vue depuis des années. Le choc les fait tous deux reculer, mais ses yeux fixent toujours la bête.

La créature recule, terrifiée, et se pelotonne contre le mur du wagon. Le feulement est remplacé par des jappements de peur, alors qu'elle n'ose le regarder en face.

« Jay ! C'était quoi, ça ?! »

La voix terrifiée de Chloé tambourine à son oreille.

« Une démonstration. »

La peur a changé de camp, maintenant. C'est agréable.

« Et... et... »

Il se détourne de la bête, et se dirige vers le précédent wagon.

« C'est un animal, un loup : elle se soumet à plus fort qu'elle, comme dans toute meute. Et j'ai apparemment encore assez de puissance pour m'imposer comme le dominant entre nous. La crise est terminée.. »

***

Non loin, Chloé soupire et éteint son micro et son écouteur. Elle range sa tablette devant des policiers médusés, cherchant encore à comprendre ce qu'il vient de se passer. Elle se détourne d'eux, et se dirige vers l'autre bout du quai, les mains dans les poches.

« Sa puissance a faibli, pas son ego. »

Elle n'est pas surprise de découvrir à ses côtés une silhouette bien connue, qui n'était pas en ce monde la seconde d'avant. Un homme mince, de taille moyenne, engoncé dans un imperméable marron, marche avec elle. Son visage anguleux est caché derrière ses lunettes rondes et son chapeau Stetson, mais il est aisé de reconnaître Lord Corlatius, voyageur entre les mondes.

« Le tien non plus. Je ne pensais pas que tu reviendrais ici... ils te cherchent. Les Sphères Unies veulent ta tête pour ce qui est arrivé à Oliver. »

Il esquisse un sourire triste, marchant calmement avec les mains derrière le dos.

« En effet, et ils l'auront quand tout sera terminé. Je viens vous demander de payer la dette que tu as contractée quand je t'ai sauvé de la Chute d'Elonar. »

Elonar – le Royaume des Fées, anéanti par l'Enfant-Fou. Une pluie de souvenirs cauchemardesques s'écroule dans son esprit. Elle soupire, et se crispe en continuant d'avancer.

« Je sais. J'espérais... mais j'ai toujours su que ce jour viendrait. Est-ce si grave ? »

Son visage se tourne, et elle découvre dans ses yeux quelque chose qu'elle croyait impossible. La peur.

« C'est la Guerre. Les armées sont constituées, et tu fais partie de la mienne. Et, que tous les dieux m'en sont témoins, je suis plus que désolé des horreurs que tu vas bientôt vivre, petite Clochette.. »

***

Il n'existe pas qu'une seule Terre – des dizaines, des centaines de mondes parallèles coexistent entre les dimensions dans le Multiverse.

Certains se ressemblent, certains n'ont rien en commun ; certains n'existent plus, certains viennent à peine de faire naître la Vie.

Seuls quelques êtres peuvent voyager entre les dimensions et les visiter.

Les Liktalzzz, un peuple de monstres qui œuvrent à l'annihilation de tout être vivant, peuvent glisser de monde en monde quand des fenêtres de transfert apparaissent sur leur planète, l'Anté-Monde.

Lord Corlatius, à contrario, lutte contre les Liktalzzz dans chaque dimension, se téléportant à sa guise et changeant d'hôte humain pour abriter son âme, le seul élément qui lui reste de son premier corps – celui du Roi des Liktalzzz, renversé par un coup d'état destructeur.

Sur chaque monde, Lord Corlatius, qui a désormais pris le parti de l'Humanité et développé un goût pour les imperméables, les chapeaux et les lunettes rondes, se cherche des alliés, des partenaires dans son conflit.

L'affrontement a désormais pris un nouveau tournant.

Les combattants se préparent, enfilent leurs armures, lustrent leurs boucliers. Les monstres sortent de leurs grottes.

La Guerre est déclarée. Personne n'y réchappera.

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Sortie du recueil de nouvelles Haiyan

Publié le par Ben Wawe

Bonsoir à tous.

 

Il y a quelques temps, je vous avais présenté une initiative qui m'a touché et à laquelle j'ai participé : le recueil de nouvelles Haiyan, du nom du typhon qui a frappé l'Asie du Sud-Est il y a quelques semaines.

 

 

Je vous avais brièvement présenté le projet, avec une vidéo promotionnelle et de plus amples informations sur ce livre (cliquer ici). Le principe du recueil est simple : il contient un grand nombre de textes, très courts (trois pages maximum), ayant pour thème le seul mot "Haiyan", le nom de ce typhon.

Comme indiqué précédemment, cette initiative est caritative : tous les bénéfices générés par la vente seront reversés à la Croix Rouge Française afin d'aider les victimes de la catastrophe.

 

Le recueil Haiyan est édité sur TheBookEdition, un site où un livre n'est édité que s'il est commandé. Ainsi, pour 10 euros, vous pouvez commander ce recueil de nouvelles, et ainsi participer à l'aide apportée aux survivants du typhon (cliquer ici pour aller sur la page de commande).

 

J'ai personnellement participé à cette initiative en fournissant un texte à Arnaud TIERCELIN, l'auteur à l'origine de ce projet.

Je vous encourage à commander ce recueil, pas parce que je serais heureux que vous lisiez ma production, mais tout simplement parce qu'il s'agit d'un moyen simple, finalement peu onéreux et agréable de participer aux dons et donc à l'aide aux sinistrés. Ceux qui ne sont pas habitués, ou ne savent pas forcément comment aider, ont ici l'occasion de se lancer, et d'en profiter en obtenant en contrepartie un joli recueil.

 

N'hésitez pas à partager l'initiative !

A bientôt !

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Lord Corlatius Teasers

Publié le par BenT

Bonjour à tous !

 

Aujourd'hui, deux images-teasers concernant mon personnage fétiche, Lord Corlatius, dont les aventures rythment désormais pour beaucoup les publications du blog.

 

Après avoir achevé la deuxième saison de cette saga (toutes les informations sont disponibles dans Qui est Lord Corlatius ?), je prépare actuellement l'histoire se glissant entre celle-ci et la troisième saison, qui sera axée sur le recrutement des futurs alliés de Lord Corlatius contre son peuple.

 

Cependant, afin de faire patienter mais aussi de donner envie de lire la suite, voici deux images-teasers réalisées par deux très sympathiques et doués auteurs de BD !

 

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Par GAE.

 

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Par Bruce Cherin.

 

Deux visions d'un même principe, Lord Corlatius devant une ville en ruines. Cela augure bien sûr des drames et des destructions, que vous pourrez bientôt lire en 2014 !

 

A bientôt et n'hésitez pas à visiter les blogs de ces deux auteurs très talentueux (liens ci-dessus), ça vaut le détour !

 

Ben Wawe

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Lumière sur Haiyan - 24 auteurs mobilisés pour les Philippines

Publié le par BenT

Bonsoir à tous.

 

Je suis conscient de n'avoir plus donné de nouvelles depuis longtemps, mais des obligations professionnelles et personnelles m'ont tenu éloigné de ce blog. Ceux qui me suivent depuis le début (si, si, je sais qu'il y en a bien encore un ou deux, dans le fond) savent que ces périodes de "pause" sont déjà arrivées, et je suis toujours revenu, et le blog a toujours repris de la vigueur.

 

Cependant, aujourd'hui, je tiens à mettre en avant une initiative extraordinaire : le recueil de nouvelles Haiyan.

 

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Il y a plusieurs semaines, un terrible typhon a frappé l'Asie du Sud Est. Responsable de milliers de morts et de drames, il a durement touché les Philippines, qui sont encore en plein chaos.

 

Afin de récolter des fonds pour aider les populations locales, l'auteur Arnaud Tiercelin a lancé un appel sur Facebook aux auteurs intéressés pour réaliser des nouvelles courtes (trois pages maximum) centrées sur Haiyan. Vingt-quatre ont ainsi répondu et ont réalisé des histoires courtes sur cette tragédie.

Une vidéo-teaser a été réalisée par A. Betsch afin de promouvoir le recueil de nouvelles :

 

Disponible le 8 janvier sur The Book Edition pour le prix de 10 euros (qui reviendront à la Croix Rouge Française en intégralité), le recueil de nouvelles permettra d'apporter une petite pierre à l'aide fondamentale qui doit être apportée aux populations durement touchées.

 

Je rappellerai la sortie du recueil en date et en heure. J'ai collaboré à ce dernier et un de mes textes se trouve parmi les vingt-quatre sélectionnés, mais je pense qu'au-delà même de cet aspect, cette initiative doit être relayée et saluée au vu du sujet.

 

Bonne soirée à tous.

 

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Je me souviens - Nouvelle SF 25/11/2013

Publié le par BenT

Bonsoir à tous.

 

Je reviens vers vous pour proposer une nouvelle de Science-Fiction, toujours dans une veine similaire à mes précédents travaux.

 

Ici, j'ai essayé de m'adonner à un genre difficile (le space-opera, magnifié au cinéma par Star Wars...) et dans un exercice de style que j'ai tenté mais qui peut être un peu lourd. En toute honnêteté, je ne sais pas si j'ai réussi ce défi, si je suis parvenu à raconter une histoire sans lasser le lecteur et sans devenir un peu « chiant ».

 

J'espère que cette lecture vous plaira. A bientôt !

 

Je me souviens

 

Je me souviens de mes huit ans. Ma première image, mon premier souvenir.

Un dîner autour du feu, dans la cabane. Mère, Père, mon grand frère, ma grande sœur. Moi, assise sur les genoux de Alcala, dévorant le quignon de pain d'arbre ; écoutant les contes de Père, qui essaye d'apprendre à Witcho comment devenir un guerrier d'honneur.

Mère n'intervient pas, comme il sied aux femmes. Les flammes du foyer se reflètent dans les yeux d'Alcala, alors qu'elle est suspendue aux histoires de Père. Si Witcho s'imagine en cavalier fantastique, chevauchant les Triuyt pour s'envoler au-dessus des nuages, elle s'envisage en princesse, évidemment sublime.

Je me souviens de la chaleur du feu, de la douceur de ma sœur, de la voix de Père, de l'attention de mon frère et de la dignité de Mère. Je me souviens de cette douceur, pure et inébranlable ; et je me souviens du couvre-feu, qui nous oblige à éteindre les flammes par précipitation, terrorisés comme chaque soir par les éventuelles représailles.

Je me souviens de la paix et de la peur.

 

Je me souviens de mes douze ans. Ma première sortie, mon premier émoi.

L'agression de la lumière sur mes yeux, habitués depuis ma naissance aux ombres réconfortantes de la cabane. Père est à mes côtés, Mère derrière moi, la Communauté assemblée autour de nous. La cérémonie débute, alors que les deux représentants de l'Empereur me fixent sur leurs Chevaux de Feu. Flottant dans l'air, immobiles dans leurs armures blanches éclatantes, ils écoutent les paroles anciennes que Père récite, pour m'offrir à tous.

Ceci est le premier jour de mon existence – dédiée au service de la Communauté d'abord, de l'Empire ensuite. Ceci est le moment où ma fonction ici sera dévoilée ; deux ans plus tôt, Alcala a été nommée aux Livres, à son plus grand désespoir. Malgré sa tristesse, elle est venue assister à ma sortie, et je la remercie en mon fort intérieur. Je lui offrirai mon premier dialogue dès que j'aurais prononcé le monologue rituel.

Je me souviens de ces mots, les premières paroles prononcées depuis ma naissance. Je me souviens de cette peur enfantine, de ce bonheur d'être enfin adulte et acceptée dans le monde ; et je me souviens des vieillards, cachés sous les ombres des cabanes, pleurant en silence la présence des Lieutenants dans une cérémonie qui leur est étrangère.

Je me souviens de la fierté et de la peur.

 

Je me souviens de mes seize ans. Mon premier refus, mon premier déshonneur.

Les doigts gantés sur ma poitrine, ma main qui vole jusqu'au visage du Lieutenant, la haine dans ses yeux. Père et Witcho sont au combat, Mère est enfermée aux Soins, Alcala est à la Capitale. Je suis, depuis des semaines, privée de ma famille, mais entourée par ma Communauté. Je n'éprouve aucune peur depuis le départ des miens, et je ne suis pas non plus terrifiée quand le représentant de l'Empereur va trop loin ; en réalité, je suis enragée.

Il hurle, m'injurie, me menace mais je refuse de céder. La Communauté se rassemble, ses membres s'approchent, prêts à comprendre la situation mais surtout à me défendre. Les Lieutenants ne sont plus autant nombreux qu'avant, depuis que la guerre a été déclarée avec des envahisseurs terrifiants selon les rumeurs. La marque brunâtre de mes doigts sur la joue de ma victime s'intensifie, et attire les questions auxquelles il ne veut pas répondre.

Je me souviens de son annonce d'un procès, de l'hostilité des miens – et de leur inaction. Je me souviens de ma découverte, terrible : même si les représentants de l'Empereur ne sont plus aussi menaçants qu'avant, la longue habitude de la Communauté à accepter chacun de leurs ordres est plus forte que notre sentiment d'appartenance ; et je me souviens de ma terreur d'apprendre que le déshonneur frapperait désormais ma famille.

Je me souviens du déchirement et de la peur.

 

Je me souviens de mes vingt ans. Mon premier prisonnier, ma première rencontre.

L'armure qui écrase ma poitrine et bloque ma respiration, le casque qui irrite mes cheveux pourtant rasés au plus près, la transpiration sous mes doigts et dans les gants trop grands pour eux. Le champ de bataille s'est rapproché de la Communauté, et nous avons été tous armés pour défendre l'Empire et notre mode de vie. Les enfants, les Pères et même les Mères ont été formés au combat, alors que les meilleurs d'entre nous sont au loin ; je n'ai eu aucun mot de Père et de Witcho depuis des mois.

De par mon passé compliqué avec les Lieutenants, et les multiples déshonneurs qui ont été portés sur ma famille, mon rôle a été compliqué à définir. La Communauté m'avait destiné, lors de la cérémonie de sortie, à une fonction aux Soins, mais ils craignent des pulsions vengeresses de ma part contre les soldats blessés. Je me contente d'un poste aux Cellules, où les journées sont mornes et sans intérêt.

Je me souviens de son arrivée, entouré par quatre Lieutenants blessés et énervés. Je me souviens de sa petite taille, de son équipement sombre, du symbole rectangulaire et coloré sur ses épaules, de ses cheveux mi-longs et de la fatigue sur son visage ; et je me souviens de sa peau, si différente de la nôtre, et de son air, qui hurle à ceux qui savent regarder que rien ne pourra jamais le briser.

Je me souviens de la surprise et de la peur.

 

Je me souviens de mes vingt-et-un ans. Mon premier échange, ma première hésitation.

La lenteur des journées, le vide des Cellules, le quotidien morne et usant, la tristesse de la solitude. Il y a une semaine, j'ai été averti que Witcho a été tué au combat, Père, informé de la nouvelle, a mené une contre-attaque vengeresse dès l'heure suivante ; nous ne savons plus rien de lui. La guerre s'enlise, et les Lieutenants présents dans la Communauté ne sont plus que des lâches ou des blessés. Pire encore, Mère ne sortira plus des Soins, l'infection est trop forte, et Alcala ne répond à aucun de mes messages.

Je suis usée et vidée, ne trouvant aucun réconfort dans mes tâches. Depuis un virus qui a touché la majorité des prisonniers, je n'ai plus qu'un seul ennemi à surveiller – celui que rien ne peut anéantir. Mon rôle n'est qu'une illusion, une punition des Lieutenants pour me punir. L'injustice de leurs sentences et de cette guerre me sont chaque jour plus insupportables.

Je me souviens de ses mots, prononcés avec hésitation dans une langue qui n'est pas la sienne. Je me souviens de ses tentatives, régulières, pour attirer mon attention et évoquer avec moi les affres des batailles et de la vie dans les Cellules ; et je me souviens que je l'écoute, malgré mon éducation, malgré ma Communauté... non, je me souviens que je l'écoute à cause de mon éducation, de ma Communauté qui ne m'a jamais soutenue, des miens qui m'ont été arrachés,

Je me souviens de la haine et de la peur.

 

Je me souviens de mes vingt-deux ans. Mon premier meurtre, ma première bataille.

La furie des lasers, les cris des combattants, la chaleur des moteurs, le tremblement de la terre, les battements de cœurs. Le prisonnier est à mes côtés, mais il ne l'est plus depuis une année – depuis que je l'ai sorti des Cellules. Devenus des Révoltés, rassemblant autour de nous d'autres adversaires de l'Empire, nous agissons contre la guerre et les camps, pour protéger les plus faibles et anéantir les monstres.

Le prisonnier est devenu mon mentor et mon amant. Il s'est détourné des siens, comme moi, et il a fait de moi sa femme. J'appartiens désormais à Byzance Constantin, qui m'a formé au combat et me pousse dans les moments difficiles – comme maintenant, quand mes armes s'acharnent sur des Lieutenants et des membres de ma Communauté. Même si je sais que j'agis pour le bien de mon monde, voir ceux et celles qui m'ont découverte lors de la cérémonie de sortie périr sous mes coups est un déchirement.

Je me souviens de leurs râles, de leur peur, de leur résistance. Je me souviens de mes cauchemars, des mains qui tremblent en tenant les armes et en frappant les miens ; et je me souviens de ce que Byzance m'a montré, des horreurs de mon peuple et de l'Empereur.

Je me souviens de la rage et de l'exaltation de faire quelque chose de terrible mais de nécessaire.

 

Je me souviens de mes quarante-huit ans. Je me souviens d'hier.

La douleur dans chacun de mes gestes, la triste absence de mes mains au réveil, la respiration compliquée par la perte d'un poumon. Je suis une vieille femme, rongée par les remords et les souffrances d'une existence indigne.

Il y a vingt-six ans, j'ai vaincu l'Empire avec Byzance. Mon époux a arraché le cœur de l'Empereur après une guerre épique, qui nous a vus combattre dans l'espace, mener des armées dans un Soleil, affronter avec de simples épées lumineuses des cohortes entières. En quelques mois, j'ai vécu des vies de découverte, d'aventure et d'horreur ; et nous l'avons emporté, malheureusement.

Je me souviens de la victoire, de ces moments de plaisir et de satisfaction. Je me souviens de ces instants de flottement, où les miens attendaient un signe, une décision, une direction à suivre ; et je me souviens de Byzance Constantin, qui a alerté ses supérieurs et fait apparaître autour de nous les armes de son camp.

 

Je me souviens de sa trahison, de l'invasion éclaire, facilitée par notre travail de sape. Je me souviens des violences, des assassinats, des tortures ; je me souviens d'Alcata, abusée devant moi pour me faire céder. Je me souviens de leurs œuvres sur mon propre corps, des coups, des chocs et le reste.

Je me souviens de ces étrangers à la peau pâle et rose, si différente de nos corps jaunes et élégants. Je me souviens de cette annexion, de notre Empire remplacé par l'Empire Humain.

 

Je me souviens de mon peuple réduit en esclavage, des coutumes anéanties, des camps de reproduction et des zones de travail forcé, où notre planète est exploitée jusqu'à ce qu'elle cède.

La culpabilité, la douleur, la haine de mes actes et la mort qui se refuse à moi... ces émotions sont miennes, maintenant, elles forment mon âme, ma propre Communauté intérieure.

 

J'ai tout perdu, et j'ai tout fait perdre.

Je m'en souviens, je m'en souviendrai à jamais.

 

Et je ferai payer chèrement à l'Humanité chacun de mes souvenirs.

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Gravity #1-5 - La bibliothèque de Ben Wawe

Publié le par BenT

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/3/3d/Gravity_%28comic_cover_art%29.jpg

 

Nom : Gravity #1-5.

 

Auteurs : Sean McKeever (scénario), Mike Norton (dessin),

 

Année de publication : 2005.

 

Editeur : Marvel Comics.

 

Pitch : Greg Willis est un jeune homme qui monte à New York de son Wisconsin natal pour étudier et essayer de décrocher un diplôme. Cependant, en plus de ses projets universitaires, Greg veut accomplir son rêve et devenir un super-héros ! Il y a peu, lors d'une sortie en mer, Greg a obtenu des pouvoirs lui permettant de manipuler la gravité, et il est bien décidé à faire partie des protecteurs de New York !

Cependant, l'apprentissage du métier sera difficile, entre l'adaptation à une nouvelle ville, la découverte de l'Université, une éventuelle petite-amie, un super-vilain rancunier et l'incompréhension de ses camarades...

 

Mon avis : En 2005, l'univers Marvel n'est pas encore emporté par la saga Civil War, lancée en 2006 et qui changera pendant plus de six ans le destin des personnages. En 2005, Marvel Studios n'a pas encore mis en marche sa fructueuse machine à succès, et les adaptations Marvel au cinéma s'enfoncent, peu à peu, dans le médiocre alors que Batman Begins vient de remettre Batman sur les rails.

En 2005, Marvel lance Marvel Next, une collection de titres orientés vers les « jeunes » lecteurs, avec des personnages moins connus, moins vieux mais peut-être plus porteurs pour la jeune génération. Gravity fait partie de cette ligne, avec Arana, Young Avengers ou Runaways.

 

Gravity, fondamentalement, est un jeune Spider-Man, sans le drame fondateur. Les cinq épisodes de cette mini-série forment un véritable hommage au Spider-Man « à l'ancienne », ces histoires d'un jeune super-héros coincé entre ses envies de protéger les plus faibles, et les besoins du quotidien : études, argent, famille, petite-copine, etc.

Gravity, et c'est l'évidence, n'a rien d'un comics original. A vrai dire, c'est du classique à l'état pur, du Marvel old-school. Et c'est ça qui est bon !

 

Gravity raconte l'histoire d'un bon gamin, qui veut simplement aider. Il n'a pas perdu son oncle, ses parents n'ont pas été tués devant lui et, au fond, il ne veut pas devenir un super-héros pour la gloire ou pour être aimé.

Greg, finalement, veut juste aider les gens. Et s'il se sent investi d'une forme de mission à cause de ses pouvoirs, c'est parce qu'il voit qu'agir ainsi est ce que font, juste, les gens comme lui. Il est inspiré par les super-héros, mais n'en est pas un fan, comme son voisin de chambre. Il agit ainsi parce que c'est comme ça qu'il faut agir comme on le peut, point.

 

McKeever n'en profite d'ailleurs pas pour faire une critique sociale, là où il aurait pu montrer les différences entre la campagne et la ville, la vie peut-être plus simple et l'agitation de la ville. En fait, McKeever se contente de réaliser un comics simple, mais pas simpliste, et encore une fois très classique.

 

Le héros arrive, découvre, souffre, subit, se relève et l'emporte – plus ou moins. Rien n'est jamais horrible dans Gravity, mais rien n'est jamais parfait non plus. Greg est un mec bien, mais c'est dur de concilier toutes ses activités et la fin n'est pas idéale, mais pas désespérée non plus.

Finalement, Gravity montre simplement le destin d'un type qui essaye de bien faire, qui y arrive globalement mais perd certaines choses qui lui tiennent à cœur sur le chemin (son amie, ses liens avec ses parents, etc.).

 

Encore une fois, Gravity est une série classique, qui fleure bon le bon vieux Marvel. Mike Norton, au style sobre et old school, participe pleinement à ce revival de Marvel, en offrant une partie graphique maîtrisée mais sans originalité. Sans chichi, sans effet de style, mais sans raté et sans défaut.

 

Avec quelques clins d'oeil, quelques bonnes vannes, une intrigue bien solide, un personnage attachant car fondamentalement « normal » (on peut plus facilement se projeter dans le personnage de Greg car il n'a perdu personne, n'a vécu aucun drame fondateur), Gravity est une bonne mini-série, éditée dans un format Digest abordable économiquement mais pas toujours facile à lire.

 

Une très bonne lecture pour les fans du « vieux » Marvel, avec comme un héros un bon mec qui veut juste aider – que ça soit avec ses pouvoirs, ou en veillant une vieille dame malade. C'est bon, c'est sobre et posé, et c'est agréable au milieu de toutes les crises et les guerres qui veulent modifier tout l'univers des comics chaque année.

 

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DC Earth - Publicité

Publié le par BenT

Bonjour à tous.

 

Aujourd'hui, je tiens à présenter un forum très sympathique et intéressant : DC Earth.

 

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Depuis longtemps, Internet est rempli de forums RPG, ou JDR : en clair, des forums où les membres peuvent incarner des personnages, qu'ils font évoluer selon des règles plus ou moins précises, plus ou moins liées aux Jeux de Rôle sur table. Souvent, ces forums RPG (RolePlay Game) sont plus littéraires que techniques, et permettent à leurs membres d'écrire des bouts d'histoire dans leurs messages, auxquels répondent des messages d'autres joueurs pour former toute une intrigue.

 

DC Earth s'inscrit dans cette vague de forums RPG littéraires, et se base comme l'indique son titre sur l'univers comics DC : Superman, Batman, Flash, Wonder Woman, Green Lantern et tous leurs amis sont donc les héros de ce forum.

Prenant le parti d'un forum généraliste, DC Earth offre la possibilité à ses membres d'incarner les héros et vilains de l'univers DC, généralement dans leurs plus récentes versions mais sans obligation. Avec une équipe dirigeante très dynamique, des créateurs doués, le forum est doté à la fois d'intrigues vivantes et diverses, mais aussi d'un aspect graphique très poussé et joli.

 

Actuellement, après un focus sur le Sinestro Corps (organisation opposée aux Green Lanterns) puis sur le Super-Villains Month (où les super-vilains avaient l'avantage, 30 jours durant, sur les super-héros), DC Earth divise le forum en deux "clans", entre deux organisations secrètes et opposées.

Le contexte, direct et efficace, est visible ici (lien). Une information, régulière et originale, est faite sous la forme d'unes d'un journal, rédigé par le staff (lien).

 

Si beaucoup de rôles sont actuellement occupés, il reste plusieurs personnages passionnants qui peuvent être incarnés par de nouveaux joueurs : Robin, Nightwing, Green Lantern, Aquaman, Green Arrow (de la célèbre série Arrow), Zod, Lex Luthor, Harley Quinn et beaucoup d'autres ! (lien)

 

J'éditerai ce billet pour indiquer les évolutions de DC Earth au fil des changements du forum.

Je rappelle l'adresse : http://dc-earth.fra.co/ et ne peux que vous encourager à aller au moins y jeter un oeil.

 

A bientôt !

 

Ben Wawe

 

MISE A JOUR 26/01/2014 :

Time Crisis débarque !

 

Le design et l'organisation du forum est perturbée par le nouvel événement qui permet aux joueurs de foncer dans une nouvelle vision : Time Crisis !

T.A.R.T.A.R.U.S., l'organisation criminelle cherchant à dominer le monde, a longuement échangé avec un voyageur temporel. La dirigeante de l'empire maléfique s'enfonce dans le passé, et le modifie à tel point que le présent lui-même en est impacté !

En réalité, Veronica Cale, chef de T.A.R.T.A.R.U.S., a récupéré Brother Eye, le satellite devenu vivant que Batman avait jadis créé pour surveiller les surhumains ; changeant définitivement le passé en y retournant encore une fois, l'organisation criminelle a irrémédiablement impacté les Etats-Unis, désormais divisés entre la zone O.M.A.C. (une armée de robots possédant des êtres humains, voire des surhumains !) et la zone libre.

 

L'Ouest est aux mains des O.M.A.C., l'Est est contrôlé par les humains menés par le héros Steve Trevor, et une guerre froide terrible s'est installée depuis des années. Tout le passé des personnages a été bouleversé, et les joueurs peuvent choisir d'en tenir compte (et donc de s'impliquer totalement dans l'histoire) ou de continuer sans (certains lieux ne sont pas touchés et continuent "comme avant").

 

En résumé :

1) Chacun peut être un O.M.A.C., et donc rejoindre le côté obscur,

2) Coast City, Gateway City, Keystone City sont entièrement aux mains des O.M.A.C.,

3) Tous ceux qui n'ont aucune compétence temporelle sont persuadés que le Temps a suivi son cours, et ne se souviennent donc pas du monde "normal",

4) Gotham City, Metropolis, St Roch sont les lieux où Time Crisis n'existe pas, et peuvent être des refuges pour ceux qui ne veulent pas y participer,

5) T.A.R.T.A.R.U.S. et A.R.G.U.S., l'organisation humaine ennemie menée par Steve Trevor, sont partout et lancent des missions accessibles aux joueurs.

 

Comme toujours, un grand nombre de personnages est encore disponible. N'hésitez pas dans ce nouveau contexte passionnant !

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Tales of Lord Corlatius 2 : Le Fort des Liktalzzz par Emmessem

Publié le par BenT

Nouvelle initialement publiée sur : http://emmessem.overblog.com/2013/11/le-fort-des-liktalzzz.html

 

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Le Fort des Liktalzzz

Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept…Quatorze. Les gouttes de condensation tombaient du plafond en rythme, venant s’écraser sur mon chapeau melon, perturbant ma réflexion sur le milieu qui m’entourait. Si tant est bien sûr qu’il y eut un milieu à étudier. Je faisais face, littéralement, à la stupidité de deux soi-disant soldats qui réfléchissaient à un moyen de sortir de cette prison tout en causant un maximum de dégâts. Vraisemblablement ils n’avaient pas compris que c’était le point de départ d’un plan qui les dépassait – et j’étais forcé de constater que même loin de chez moi, à plus d’un univers, je devais assister impuissant au déroulement de la Comédie Humaine. 


« Qu’est-ce qu’on fait, Aleks ? demanda le premier. 
- Je ne sais pas, Oliver. La solution la plus simple et rapide serait de faire imploser cette dimension. fit froidement le second. »


Je serais incapable de décrire physiquement ces deux personnages, même si la lueur dans les yeux bleus de cet Oliver dès que son collègue lui parlait m’avait marqué, tant elle montrait lequel des deux hommes avait le pouvoir sur l’autre. Cela étant, je me souviens avec une précision déconcertante du sentiment que j’ai eu à l’égard d’Aleks, qui me revient au moment où j’écris ces lignes, et des mots qui montèrent jusqu’à ma bouche sans en sortir, interrompus par la pression d’une main sur la mienne, me faisant machinalement sourire et me tourner vers Elle.


« Calmez-vous, Docteur. m’avait-elle lâché. »


Azéline. Je ne dirais pas que cette Femme m’avait rendu meilleur ou pire que ce que je n’étais. L’Homme n’est jamais objectif sur sa propre évolution. Mais une chose était sûre, elle m’avait changé. Je n’étais plus le même depuis la Révolution de Paris. Ca faisait six mois que je voyageais avec Elle. Entre temps, il y avait eu la Guerre de Berlin, une visite de l’Empire Autrichien, et tant d’autres choses…Nous nous apprêtions à prendre le train à vapeur pour Rome, quand devant nous est apparue cette étrange lueur bleue. J’ai tout de suite su en la voyant ce qui allait en sortir, et les conséquences que j’allais devoir affronter. Avant même qu’il n’en sorte je savais que cet homme, qui se tenait maintenant au milieu de la pièce, ajustant sa cravate, vérifiant que son Stetson était bien en place, était venu me chercher.


Ses paroles résonnent encore dans ma tête, comme elles résonnaient entre les quatre murs de cette prison : 


« On m’avait dit que vous étiez moins discret, Hine. J’espère que ce n’est pas parce que votre petite amie est venue avec vous, sinon la prochaine fois je vous emmènerais sans elle, on fera une tournée des pubs avant d’assister à la Fin du Monde. Enfin bref. Nos noms sont tous associés à des génocides. C’est pourquoi je vous ai recrutés tous les quatre. Pour que chacun puisse faire ce qui est nécessaire, s’il s’agit de la dernière option. Mais la mort, n’est pas une victoire. La mort d’un allié comme d’un ennemi reste une défaite. Je ne veux plus de la Mort comme compagne : à force de vivre à ses côtés, j’ai failli devenir comme elle – vide de tout. Alors, aussi fou que ça puisse paraitre, ce soir, nous sauvons les Liktalzzz ! »


Concluant son discours, il claqua des doigts, déclenchant l’explosion de la paroi derrière lui. Son corps, dos aux flammes brillait. Je restais figé quelques secondes, l’admirant. Sa prestance était exactement celle que je m’étais imaginée, celle que Charlie m’avait décrite avant que je ne quitte Londres. Aucun doute n’était possible, ce n’était pas un imposteur, c’était définitivement Lord Corlatius.

Le Fort des Liktalzzz

En à peine quelques secondes nous étions dehors. Nous les cinq étrangers à cette Terre venus y commettre un acte de guerre, courrions à travers les rues d’une ville dévastée – Leeds, si ce que nous avait dit notre patron était exact, mais je ne veux pas y croire de toute façon –, ne pouvant même pas s’arrêter pour se recueillir devant les ruines, surplombées par une gigantesque roue, vers laquelle nous nous dirigions, car nous avions déclenché l’Alerte Violette.


Dire que j’avais peur serait mentir, j’étais terrorisé. Ma main avait saisi celle d’Azéline, et mes jambes avançaient toutes seules, suivant l’homme au Stetson. Le reste est assez flou. Il y avait des rugissements, des hurlements, des bras monstrueux passant devant nous et que nous devions esquiver. Je n’en étais pas sûr à ce moment-là mais il me semblait avoir vu sur ces choses, un genre d’armure aux couleurs excentriques. Ce n’était pas comme l’invasion de Londres, c’était pire. Mais j’aurais pu m’en rendre compte bien avant : Corlatius ne se déplace que lorsque la situation est désespérée. 


Et elle me le parut encore plus lorsque l’un des deux soldats qui m’avaient exaspéré tenta de me faire la conversation. Je ne lui en veux pas, j’imagine que tous les êtres humains normalement constitués font ça, face à la peur de mourir. Parler est un moyen de penser à autre chose, d’évacuer la souffrance, même si c’est à un homme qui aurait pu vous tuer de chagrin quelques minutes plus tôt. Quoiqu’en disant qu’il était normalement constitué, je m’avance peut-être un peu…


« Vous l’avez connu comment, Lord Corlatius ? 
- Il est venu me chercher, il y a à peine deux heures. Mais je connais un de ses amis. 
- Drak Béryl ? 
- Non. Foster. Charles Foster.
- Nous aussi on l’a rencontré, à Budapest, avec Oliver… »


La discussion – qui pourtant démarrait bien, finalement – se stoppa net au moment où un cri se fit entendre à quelques centimètres de nous. Cette partie de la mission reste gravée dans ma mémoire et le restera jusqu’à ma mort. Aleks dont la voix tremblait d’admiration et dont les yeux pétillaient à la simple évocation du nom de Corlatius, s’est retourné et a perdu toute émotion de son visage. Il me fallut un temps pour oser l’imiter, mais je m’attendais à ce que j’allais voir : le cadavre déchiqueté de son compagnon, Oliver. J’aimerais dire que j’ai ressenti de l’empathie, mais il connaissait les risques et je ne l’aimais pas. Le seul sentiment qui me soit venu sur le moment était la joie : au moins ce n’était pas moi. Mais comparé à la réaction du Lord, ça ressemblait presque à de la compassion. 


« La mort d’Oliver Campbell est regrettable. Il aurait dû faire plus attention. Tu le pleureras quand ce sera fini. Si tu ne le rejoins pas. »


Surpris et choqué de ses paroles froides à un homme qui venait de perdre son ami, je ne compris qu’après-coup que vivre dans la tête de l’homme au Stetson devait être horrible. Au vu de toutes les aventures qu’il avait traversées, s’il devait s’attarder sur tous les morts qu’il laissait derrière lui, il n’arriverait plus à dormir, et il pourrait même faire un livre complet, contenant les noms des victimes qu’il n’avait pas pu sauver.


Aleks l’a regardé, plein de haine. Il ne croyait plus en celui qui l’avait recruté, il avait perdu la foi. Mais les soldats, les bons soldats, continuent leur mission quelques soient leurs convictions – il était de ceux-là. Et il savait de toute façon que s’il n’allait pas jusqu’au bout de ce pourquoi on l’avait recruté, il ne rentrerait pas chez lui. 
Silencieusement, comme lors d’une marche funèbre notre groupe se remit en route, s’approchant de la roue, symbole de notre funeste destin. 


Après avoir esquivé d’autres monstres, traversé d’autres ruines, nous étions enfin arrivé devant l’Edifice, gardé par l’Armée Impériale, composée de ces créatures – Les Liktalzzz. Des frissons parcoururent une première fois mon corps. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Ils portaient des armures, issues d’un temps différent du mien. Ils étaient chevauchés par des êtres humains, affublés des mêmes accessoires. Une nouvelle fois je tremblais en me rendant compte que le Lord était tétanisé. Je le connaissais depuis moins d’une demi-journée, mais je savais déjà que pour le voir en proie à la peur, c’était grave. Il balbutia quelque chose, comme :


« C’est…C’est impossible. On ne peut pas. Personne ne peut faire ça. »


Puis, il secoua la tête, pour se donner du courage et avança vers un de ces Gardes, reprenant de l’assurance au fur et à mesure qu’il s’en rapprochait. Il était impressionnant, égal à lui-même. Malgré sa stupeur, il dégageait une impression de puissance que jalouseraient les plus grands Seigneurs de Guerre. 
J’étais aux premières loges pour assister à une joute verbale titanesque, il ne manquait plus qu’une tasse de café.


« Je suis Lord Corlatius, vainqueur de l’Incident de Dublin, assassin du Roi Marcheur de Ciel.
- Je sais qui vous êtes. 
- Alors, vous savez que vous devriez m’amener à votre chef.
- Vous l’avez devant vous. 
- Je ne veux pas parler à un pantin. Je veux m’entretenir avec l’Empereur en personne. 
- L’Imperator ne reçoit que les visiteurs les plus braves. 
- Et briser le Pacte, vous classez ça comment ? »


Tous les Gardes se figèrent. Sans un mot de plus, ils nous laissèrent passer, ouvrant une trappe située sous la roue pour nous donner accès à une étrange cabine, qui descendit pendant de longues minutes. . Un instant je regardais Azéline qui semblait aller bien, même si elle était un peu secouée par ce qui venait de se passer. Mais elle ne répondrait sans doute pas à la question qui me turlupinait :


« Pourquoi aucun de ces gardes ne nous escortent ?
- Ils n’en ont pas besoin lâcha le Lord, perplexe. L’Empereur est partout. »


Les portes de la cabine s’ouvrirent, nous donnant accès aux sous-sols de Leeds, ou plutôt à un palais luxuriant situé sous la ville – Azéline me fit doucement la remarque qu’il valait mieux vivre dans les égouts qu’à la surface. Je pensais que l’omniprésence de l’Empereur était une métaphore en voyant tous ces portraits, toutes ces statues représentants un homme portant la même armure que celle des chevaliers, avec une cape, symbole de puissance, qui ornaient la pièce Mais c’était beaucoup plus littéral.


Je ne sais pas si je dois l’écrire ou non dans ce journal qui ne sera peut-être d’ici quelques années plus qu’un conte pour enfants, ou au mieux un feuilleton distribué gratuitement à toute la population grâce à un moyen technique que je connaitrais jamais, à défaut d’être un recueil d’essais scientifiques. Mais toujours est-il j’ai eu la sensation de retrouver quelque chose de familier à la vision de cet homme, juché sur son trône. Mais c’est peut-être à cause des multiples représentations de sa personne, ou la fatigue jouant des tours à mon esprit.
Encore une fois, le dialogue fut musclé.

Le Fort des Liktalzzz

« C’est donc vous, le Cyber-Imperator ? 
- Sir Corlatius. Mes serviteurs m’ont beaucoup parlé de vous. Je suis déçu, je vous imaginais plus perspicace. 


La voix de l’homme était saccadée, extrêmement sombre et désagréable, presque robotique. Le Lord quant à lui n’était plus animé par la peur, mais par la rage.

- Oh mais je suis perspicace, je voulais juste m’assurer que ma fureur passerait bien sur la bonne personne. Mais de toute façon, quelle que soit la personne à qui je m’adresserais, c’est à vous que je parlerais, n’est-ce pas ? 

Ne comprenant pas, j’ai préféré ne pas l’interrompre.


- Je ne vous suis pas, Sir Corlatius. 
- Ne m’appelez pas Sir, ce n’est pas mon titre. Je suis Lord. Et je sais qu’il est impossible de contrôler les Liktalzzz, j’ai essayé, encore et encore. Même vos soldats et vos jolies armures n’en sont pas capables – séparément. Levez-vous de votre siège ! »


Dans un sourire psychédélique, l’Empereur exécuta l’ordre de Corlatius, dévoilant des câbles, connectés à toutes ses extrémités, reliés à son trône. Je commençais à comprendre l’aspect littéral de ce que m’avait dit mon ami au Stetson, à bord de la cabine. .


« Vous…vous implantez votre esprit dans des armures, que vous faites revêtir à vos sujets, et aux Liktalzzz. Vous êtes partout. »


Azéline s’est effondrée dans mes bras. Cette révélation l’avait choquée. Et je dois avouer que moi aussi. 
Notre ennemi ne nia pas les explications du Lord. Il n’avait pas un mauvais fond, il était juste soucieux du bien-être de son univers et quelque peu avide de pouvoirs, comme nous tous, j’imagine.


« J’ai fait ce qu’il fallait, avec les moyens que j’avais. J’ai agi pour le bien-être de mon peuple. Personne n’est venu d’une autre dimension pour repousser ces envahisseurs. Mais je ne vous en veux pas, Lord Corlatius. Contrairement à moi, vous ne pouvez pas être partout. Vous pouvez juste faire ce que vous estimez le plus juste, au moment de votre arrivée. 
- Je pourrais vous tuer. La déconnexion de votre esprit libérera tous ces gens de votre entreprise.
- Mais également les Liktalzzz. Et il n’y aurait plus personne à sauver.


J’avais pris la parole, saisissant pleinement la situation à laquelle nous faisions face, au choix que nous allions devoir faire, à ce pourquoi Corlatius était venu me chercher. Il était fier de moi. Je ne l’ai pas vu sourire, car on ne sourit pas lors d’un conseil de guerre, mais j’ai senti sa fierté me traverser. Ou je cherchais à m’en persuader. L’autre me regarda avec dédain, ne jugeant pas mon esprit suffisamment égal au sien pour me permettre de m’adresser à lui, puis il fit :


- Si toi et tes amis n’avaient pas le courage de me « débrancher », ou que vous comprenez mon choix, vous pouvez encore rentrer chez vous et ne plus jamais revernir, me laissant marcher seul parmi les extensions de moi-même. Bien qu’il existe une troisième solution, j’ai cru comprendre que vous tu étais en guerre. »


Personne n’eut le temps de répondre. Une balle vint pénétrer lentement le crâne du Cyber-Imperator. Pour éviter d’heurter la sensibilité des jeunes âmes qui pourrait lire ce livre, et plus simplement car il n’est pas nécessaire de décrire un assassinat pour se rendre compte de son horreur, je n’écrirais rien de plus sur cette scène. J’avouerais juste avoir eu l’impression que le temps s’était ralenti Et que ce n’est que lorsque les câbles se débranchèrent et que le corps de l’Empereur finit par se fracasser sur le sol que tout se déroula de nouveau à vitesse normale. 
Aleks se tenait devant nous, derrière le cadavre, un pistolet à la main, toujours le visage absent de la moindre émotion, laissant cependant couler quelques larmes le long de sa peau. 


« Il avait tué Oliver. »


Corlatius avait disparu, nous laissant tous les trois, seuls avec le cadavre, dans un silence pesant. Aleks ne bougeait pas, à plusieurs reprise je me suis demandé s’il respirait toujours. Azéline n’a pas arrêté de me demander s’il était parti sans nous, car il nous trouvait indignes de sa puissance, de sa présence. Je ne voulais pas y croire, ne pas écouter ce genre de discours absurdes et défaitistes. L’homme qui était venu me chercher, qui sans le vouloir m’avait poussé à partir à la recherche de créatures surnaturelles ne pouvait pas faire ça – il était meilleur que ça. J’ai commencé ce journal, pour m’isoler, pour garder Espoir.


Et au bout de quelques heures, le Lord était de retour, transmettant toute sa haine et toute sa tristesse à Aleks, en un simple regard. Poussant un long soupire, il nous expliqua la situation. Il n’en avait pas besoin, j’avais parfaitement saisit, rien qu’en le voyant : nous avions perdu. Les Liktalzzz et les Hommes avaient retrouvé leurs esprits, puis les Liktalzzz avaient dévoré leurs cavaliers, trop fous pour s’éloigner. Il restait encore des humains, libres, environ un quatorzième de la population mondiale. Mais ils ne tiendraient pas. Corlatius avait essayé de négocier avec le chef de ces créatures leur départ, pour les avoir sauvé, mais ils se savaient en position de force. La seule chose que lui accordaient ces monstres était la possibilité de fuir.


Ouvrant un premier portail, voyant que je prenais des notes, l’homme au Stetson me demanda de noter avec précisions tout ce qu’il allait dire.


« Aleksander Fonia. Un de mes amis est mort récemment, parce que j’ai laissé agir librement une personne comme toi, emplie du désir de vengeance. Je ne ferais plus cette erreur, et tant pis si je deviens ton ennemi. Je te destitue de tes fonctions. Tuer n’était pas ici l’ultime option, et ton geste a plongé ce monde dans l’obscurité. Tu ne devras plus me chercher ou entrer en contact avec un de mes alliés. Ta dernière mission en tant que membre des Sphères Unies sera de prévenir Oliver Campbell Junior. Il est orphelin, maintenant. »


Le soldat marmonna quelque chose d’incompréhensible et passa e portail. Avalant ma salive, j’avais peur d’avoir droit au même traitement. La lumière bleue disparut, une nouvelle fit son apparition. 


« Hine, je referais sûrement appel à vous, à l’avenir. Vous avez été brillant. Je suis désolé que ça se soit terminé ainsi. 
- Moi aussi. Mais dites, moi, quelle était la troisième option ? »


J’avais laissé passer Azéline devant. Ma question était rhétorique. J’étais persuadé de connaitre la réponse. Je voulais juste connaitre la réaction de celui que je considérais comme mon mentor plutôt qu’une réelle affirmation. Il fronça les sourcils, je compris qu’il n’aurait de toute façon pas choisi cette possibilité mais qu’aucune n’était juste. 


Me reculant, prêt à partir, je regardais tout en disparaissant. Nous avions sauvé les Liktalzzz, la mission en soit était une réussite, mais nous avions perdu une bataille. Cela étant, la guerre ne faisait que commencer. Et les jours étaient comptés, car Lord Corlatius userait de tous les moyens nécessaires pour reprendre le Fort des Liktalzzz. Avant de complètement partir, je l’entendis murmurer :


« Il était comme moi. »

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Tales of Lord Corlatius 1 : L'enterrement par Florian R. Guillon

Publié le par BenT

Nouvelle initialement publiée sur http://arcadiagraphicstudio.blogspot.fr/2013/11/prose-dark-fates-lenterrement.html

 

http://1.bp.blogspot.com/-CDqggqTt2SI/URpCsr97Z4I/AAAAAAAABqQ/WHvHuTd_rZk/s320/darkfateslogo.jpg

 

DARK FATES

L'enterrement

 

par Florian R. Guillon
Un vent glacial faisait frissonner les rares feuilles qui s'accrochaient encore à leurs branches et les corps protégés d'un manteau noir de circonstance, alors que la procession s'engouffrait dans l'entrée du cimetière. Le mois d'octobre était bel et bien entamé, et en son treizième jour, l'automne avait déjà bien pris ses quartiers. Derrière le corbillard, Joe Gillian leva un instant des yeux sans expression vers l'arbre le plus proche, qui lui semblait avoir attendu ce moment exact pour perdre sa dernière feuille et ainsi offrir au jeune homme le spectacle presque inconvenant de sa nudité squelettique, comme une façon de rendre grotesque la cérémonie de mise en terre qui allait commencer. L'âme de poète du jeune Joe aurait apprécié l'ironie de la situation en d'autres temps, mais son regard se détourna pour retourner se poser sur le cercueil verni devant lui. Après tout, c'était son père que Joe Gillian enterrait en ce jour.
Sir John Philip Robert Gillian était décédé quelques jours plus tôt, et son fils unique pensait qu'il lui arriverait bientôt la même chose si le prêtre continuait à rabâcher le même discours déjà tant prononcé et paraphrasé durant l'office religieux. Pendant toutes ces heures, Joe était resté patient, faisant semblant d'écouter les déclarations des nombreux – très nombreux – intervenants qui s'étaient succédé à l'église. Tous, du plus humble au plus aisé, y allaient de leur bon mot sur Sir John, comment il était un bon ami, un fervent chrétien, un palais raffiné... Toutes ces interventions mises bout à bout, il devenait possible de reconstituer la biographie du patriarche, depuis sa naissance en 1910 jusqu'à la perte de sa première femme, Theresa Louise Gillian née Wilhem, morte en accouchant d'une petite fille morte-née en 1945, période où celui qui n'était pas encore Sir John reçut une révélation divine et se mit à voyager par le monde pendant une décennie entière, ne revenant dans le domaine familial de Lake Gillian que pour succéder à son père et utiliser sa fortune pour fonder son cabinet d'expertise qui se révéla d'une grande utilité pour le peuple... et pour accroître un patrimoine pécuniaire déjà conséquent. Puis John attendit l'anoblissement par la Reine en 1956 pour demander en mariage Ellen Andrews, qui lui donna un fils trois ans plus tard : Josapha John Louis Gillian. Depuis cette époque, Sir John n'avait plus quitté qu'occasionnellement son domaine et sa famille, où la mort vint le prendre en cette année 1981.
L'oreille distraite, Joe s'était réfugié dans ses pensées pour constater qu'il risquait de mourir d'un ennui pire que celui de son père s'il devait encore supporter les ritournelles de tous ces gens que la famille avait côtoyés au fil des ans, et savourait secrètement le sens de l'humour du destin. Comment, en effet, mourir d'une bête pneumonie alors qu'on avait déjà affronté des choses bien plus mortelles et inexplicables ?
Puis vint le moment fatidique : le curé se tut, et le cercueil de bois descendit en terre, scellé bientôt sous une lourde dalle. Derniers recueillements en silence, puis chacun ressortit tout aussi silencieusement du cimetière, attendant le prochain convive afin d'offrir ou d'obtenir quelques mots de réconfort. Joe et sa mère furent les derniers à quitter la tombe. Ellen, sous son voile noir, ne put s'empêcher de murmurer à l'oreille de son fils : « Dire que bientôt, c'est là que j'irai le rejoindre... » Ne sachant quoi répondre, Joe passa son bras autour de ses épaules et la conduisit lentement vers la sortie, le temps d'apercevoir du coin de l’œil qu'un homme habillé de marron les observait de loin. Ces journalistes n'ont donc aucun respect, pensa Joe en plissant les yeux vers l'inconnu.
Sitôt sortis, Joe et sa mère furent encerclés par la famille lointaine, les amis, les amis des amis, les curieux et même quelques « clients satisfaits ». Les héritiers du domaine Gillian se retrouvèrent vite accablés de conseils, de mots rassurants et même de cartes de visite de personnes « joignables à toute heure, pour n'importe quelle raison ». Ellen Gillian prit soin de remercier chacun, tandis que Joe se contentait de marmonner en se demandant si ces gens n'allaient pas en profiter ensuite pour leur extorquer de l'argent ou des services. Il n'avait cependant pas le courage ni l'envie de les envoyer paître, et son seul souhait était d'en finir avec cette journée au plus vite, à tel point qu'il ne fit aucune remarque désobligeante à ce journaliste qui prenait des notes dans son calepin pendant que l'ambiance était aux larmes. Tout ce qui l'importait, c'était de rentrer au domaine familial et de fermer les yeux en étant affalé sur quoi que ce fût d'assez confortable.
La nuit tomba, et Joe put enfin apprécier son moment de calme une fois rentré à Lake Gillian. Il était étendu sur le lit, dans la chambre qu'il avait occupée depuis son enfance jusqu'à ses études, dans le noir total. La question qui lui vint était de savoir si son père ressentait la même chose sous terre ; une interrogation qu'il chassa bien vite de son cerveau en s'efforçant de fermer les yeux, avec l'espoir que le sommeil l'emporterait rapidement loin de cette affreuse journée qu'il venait de vivre. Il resta ainsi deux heures avant que la sonnette de la porte d'entrée ne vînt le ramener à la réalité. Il s'assit à contrecœur sur le lit quand il entendit sa mère ouvrir. Joe se rendit compte après quelques minutes que le visiteur était bien entré, puisque sa voix (masculine) retentissait entre les murs de la cuisine pour se propager jusqu'à la chambre du premier étage. Après un quart d'heure de tergiversation et la prise de conscience qu'il n'arriverait ni à entendre, ni à dormir en restant sur le lit, le jeune héritier descendit lentement les escaliers pour arriver jusqu'à la cuisine où il put mettre un visage sur la voix du visiteur : c'était l'inconnu du cimetière.
Ce fut Ellen qui parla la première, d'un ton fatigué :
« Josapha, nous ne voulions pas te déranger, tu sais. Nous avons un invité...
- Je me nomme Corlatius, la coupa le visiteur en levant la tête de sa tasse de thé vers Joe. Lord Corlatius.
- Lord Corlatius était un ami de ton père, reprit madame Gillian. Il devait nous faire part de quelque chose d'important dès ce soir.
Bien que circonspect, le jeune Joe tendit la main vers celle du Lord, avec toute la politesse feinte qui sied à un homme de bonne société. Il en profita pour dévisager cet étrange invité : qui pouvait prétendre à la noblesse en portant cet imperméable à l'usure visible, et sans s'en dévêtir en intérieur en sus ? Mais ce détail n'était pas le moindre, puisque sur le crâne de l'individu, des cheveux gris semblaient se battre, son visage était incontestablement mal rasé, et surmonté de lunettes mal entretenues. De même, les vêtements que portait ce soi-disant noble – un costume-cravate froissé – ne reflétaient en rien la mise d'un homme de haut rang. Mais Joe fit mine de ne s'apercevoir de rien et s'attabla face à lui.
- Je sais bien que j'arrive au mauvais moment, jeune monsieur Gillian, reprit Corlatius. Ou dois-je vous appeler Josapha ?
- Je préfère qu'on m'appelle tout simplement Joe.
- Et voilà que ça recommence... soupira sa mère avec une lassitude bien ancrée.
- Je suis désolé, mère, mais je trouve que mon prénom n'est pas franchement beau... Et puis personne n'arrive à le prononcer correctement, alors à quoi bon ?
- Tête de bois...
Si Lord Corlatius était amusé par l'incongruité de cette situation, il eut la décence de n'en rien laisser paraître.
- Excusez-moi, lança-t-il gentiment pour les interrompre. Je ne souhaite pas vous importuner longtemps, aussi j'ai besoin de toute votre attention.
- C'est vrai, répondit rapidement Joe comme pour faire taire sa mère. Vous étiez donc un ami de mon père, c'est ça ?
- C'est exact. Je l'ai aidé il y a déjà quelques années, lors de la fondation du Cabinet d'Expertises Gillian. A vrai dire, j'en suis même un co-fondateur anonyme.
- Voyez-vous ça...
- Non, je ne suis pas venu pour réclamer quoi que ce soit. A part un service que votre défunt père me devait, et qui vous incombe maintenant à vous.
- Je ne sais pas si ça m'est possible. Pourquoi vous ne demandez pas à ses plus proches collaborateurs ? Monsieur Fernandez est facilement joignable à son hôtel, c'est à cinq kilomètres d'ici. Il ne rentrera que dans deux jours en Espagne.
- C'est vous qu'il me faut, parce que c'est vous qui habitez cette maison. Vous devez me confier un artefact que votre père conserve ici.
- Quel artefact ?
- Je le sentirai quand je le trouverai. »
Joe se pencha en arrière sur sa chaise tout en croisant les bras. Ce Lord Corlatius était quelqu'un de suspect, plus encore qu'un journaliste, et ce nom d'emprunt dont l'adéquation avec sa personnalité laissait songeur, cela faisait beaucoup trop d'un coup. Un homme comme ça n'aurait pas pu être ami avec son père, et ne se serait jamais présenté lors de son enterrement avec un imperméable marron et un stetson râpé (que Joe avait réussi à distinguer sous le bras de son propriétaire) de la même couleur.
« Je veux bien vous aider, lança finalement le jeune après s'être accordé le temps de la réflexion. Cependant, il nous faudra attendre demain, puisque notre petit entrepôt est sens dessus-dessous depuis que père a commencé à perdre ses forces. Il me faudra ranger et vérifier l'inventaire.
- Très bien, je repasserai demain à onze heures, si cela vous convient, se décida à prononcer le Lord en se levant de sa chaise. Merci, et inutile de me raccompagner, vous avez mieux à faire. »
Joe était intrigué par ce « mieux à faire » à double sens. Cela pouvait tout aussi bien dire porter le deuil de l'être mis en terre quelques heures auparavant – ou une injonction à se mettre au travail le plus tôt possible. Dans tous les cas, ce Lord Corlatius manquait de sympathie.
Une demi-heure plus tard, quelqu'un d'autre sonna à la porte. Joe lui ouvrit lui-même, sachant qu'il avait spécialement appelé ce visiteur à la rescousse. Pilar Fernandez avait gardé le même accoutrement que lors de l'enterrement, ce costume-cravate trop serré sur sa silhouette bedonnante qui lui donnait l'air d'un commercial trop porté sur les déjeuners de travail. Deux détails trahissaient une négligence dans son apparence : ses cheveux décoiffés par le fauteuil dans lequel il s'était assoupi, et la paire de vieilles baskets qu'il portait aux pieds pour évacuer la douleur des souliers qu'il avait portés toute la journée. Mais Joe ne pouvait pas s'offusquer d'une telle chose de la part d'un véritable ami de la famille, qui comprit très vite que la nuit allait être longue.
Trois heures plus tard, tous deux étaient enfermés dans le bureau de feu Sir John qu'ils avaient mis à sac. La moquette était couverte de dossiers et de feuilles volantes sur lesquels chacun faisait extrêmement attention à ne pas glisser, un exercice de plus en plus difficile à mesure que la nuit avançait.
« Bon, on a déjà deux-trois trucs, je vais pouvoir faire une pause, dit le quinquagénaire espagnol en se laissant tomber contre la porte du bureau.
- Ouais, mais il manque encore le principal.
- Tu te rends compte que c'est toi qui vas devoir ramasser tout ça, Jojo ?
- Pilou, si c'est moi qui dois reprendre l'affaire, autant que ce soit mon propre rangement, non ?
- Ouais, mais John... paix à son âme... était méticuleux. Toi, pour ce que je m'en souviens, tu as pris du côté de ta mère.
- Si tu t'inquiètes tant pour la santé du cabinet, je peux aussi bien te virer dès que la succession est effective.
- Parce que tu veux vraiment prendre la suite de ton père ? Je me souviens que vous arrêtiez pas de vous engueuler à cause de ça, parce que lui voulait et toi pas.
- J'ai réfléchi, et... Bon, tu sais ce que je pense de mon père, hein. Mais je pense que prendre le flambeau quelque temps serait pas mal, le temps de trouver quelqu'un de qualifié.
- Fais gaffe, on est dans un milieu où il est difficile de distinguer les gens qualifiés des opportunistes et des charlatans, tu sais... »
Le silence se fit pendant les deux heures suivantes, alors que Joe et Pilar commençaient à piquer du nez. Le quinquagénaire s'accrocha à la table du bureau pour étaler quelques dossiers.
« On va faire le point. Ton père conservait pas mal de trucs, tu te souviens de cette main courante qu'il avait pour noter ce qu'il pouvait pas approfondir sur le moment ? Il a relevé cinq occurrences d'un homme avec un imperméable marron et un chapeau de cow-boy : une à Séville en 1951, une autre à Deliah Hill en 1971, une à Lusignan en 1972, et deux aux alentours de Lake Gillian en 1976 et 1980.
- Et ça nous apporte quoi ? C'est pas sûr que ce soit le même type.
- Celui de 1951 a disparu d'un coup, on l'a vu tous les deux avec ton père, je m'en souviens. Mais j'ai pas cherché plus loin, à vrai dire. Et les autres fois, ton père était tout seul.
- Attends... J'y étais, à Deliah Hill. Et je me souviens pas d'un mec comme ça. En revanche, je me souviens que...
- Oui, que ton père t'a engueulé comme du poisson pourri parce que tu jouais à touche-pipi avec une des villageoises. Crois-moi, j'en ai entendu parler aussi. Mais c'est pas le sujet. Regarde ça.
Pilar avait ouvert sur le bureau un dossier annoté « Apparitions » où s'entassaient des coupures de journaux remontant jusqu'au début du siècle. Joe fixa son interlocuteur :
- Tu viens m'apporter la preuve que le vieux pouvait être bordélique ?
- Non, regarde les notes sur les coupures. On retrouve une silhouette sur pas mal de photos qui pourrait bien être ton Lord. Et si tu couples avec ça...
- Attends, c'est tout à propos du même type ? Ça veut dire...
- Ce que ça veut dire, c'est que ton Lord semble apparaître à différents moments de l'histoire, toujours en lien avec des affaires sordides. Je crois même qu'il est apparu dans un ou deux rapports de mon cabinet, en Espagne. On est en plein dans le paranormal. »
Le mot était lâché. L'affaire de Sir John Gillian avait beau être florissante, elle provoquait une certaine gêne, et jamais il n'employait le terme « paranormal ». De cette façon, sa crédibilité avait été sauvegardée, et peu de gens l'avaient jusqu'ici considéré comme fou. Joe n'avait pas encore pris officiellement la relève de son défunt père qu'il était déjà sur la brèche, et il comptait bien résoudre mettre un terme à cette étrange affaire.
« La question n'est pas là, fit remarquer Joe. Nous n'avons pas le temps de savoir quel genre d'homme c'est... s'il s'agit d'un homme. La vraie question, c'est ce qu'il veut aux affaires de mon père en particulier.
- La réponse se trouve sûrement dans la chambre forte. »
Terrassés par le sommeil, Joe Gillian et Pilar Fernandez se mirent en marche non sans mal et descendirent les escaliers qui menaient à la chambre forte. Joe avait pour coutume d'appeler cet endroit « le Saint des Saints », ce qui avait pour conséquence – et but avoué – de faire enrager son père qui n'aimait que l'on tourne la religion en dérision.
La lourde porte ouverte, les lumières s'allumèrent timidement dans les petites rangées. L'endroit ressemblait presque à une bibliothèque, sauf que les livres étaient ici remplacés par des objets des plus divers : couronnes de cheveux, poupées ensorcelées, poignées de porte rouillées, moulages de curieuses empreintes... Un vrai bric-à-brac moderne dans lequel on ne pouvait trouver que des choses pittoresques et inutiles en l'état, toutes étiquetées par numéro de dossier et par année. Seule une étagère au fond de la pièce portait des objets qui n'avaient pas de numéros.
« La seule chose qui correspond, c'est cette espèce de boîte scellée, remarqua Pilar.
- Qu'est-ce qu'on en fait ?
- On l'emmène. Après, c'est toi qui vois. »
A onze heures du matin très précisément, la sonnette de la maison de Lake Gillian retentit. Lord Corlatius n'attendit pas qu'on vînt lui ouvrir et entra pour trouver les occupants de la demeure dans la cuisine. Comme pour signifier les bonnes manières, il avait déjà ôté son chapeau, mais Ellen, Joe et Pilar, fatigués comme ils étaient, ne firent pas mine de réagir. Néanmoins, Joe se leva de sa chaise et fit signe à Corlatius de s'asseoir.
« Grande nouvelle : nous avons retrouvé ce qui est à vous. La grande question est : on en fait quoi ?
Lord Corlatius écarquilla les yeux : comment était-ce possible ? Il avait compté sur la crédulité et l'inexpérience de son hôte, mais il l'avait, de toute évidence, bien mal jugé.
- Je connais votre histoire, monsieur le Lord, reprit Joe Gillian avec un air légèrement courroucé. A chaque fois que vous apparaissez, vous laissez des morts dans votre sillage – et je ne parle que de ceux qu'on retrouve. Alors vous allez répondre à ma question : pourquoi ?
- Pourquoi j'ai fait tout ça ? Pourquoi j'ai besoin de retrouver la boîte ? Le fait que vous soyez ici prouve bien que vous ne l'avez pas utilisée et que vous ignorez totalement ce qu'elle est !
Voyant son invité commencer à s'agiter, Joe s'empara de la carabine modifiée qu'il avait posée à côté de lui et la pointa sur Corlatius.
- Vous feriez bien de garder votre calme. Mon père a réussi à abattre un loup-garou avec pour seule arme un vieux tromblon qu'il avait chargé avec une fourchette. Maintenant, on a de vraies bonnes armes et le vieux m'a bien entraîné pour que je lui succède. Alors mouftez pas ou je vous plombe !
Sous le canon de l'arme, Lord Corlatius expira et reprit son calme :
- J'espère que vous n'avez pas touché le bois de la boîte...
- Elle est en plomb, et impossible à ouvrir, ajouta Pilar.
- Alors pendant toutes ces années, fit le Lord en se laissant tomber sur sa chaise. Pendant toutes ces années, elle est restée là, et Gillian a refusé de me la rendre. Il me l'a confisquée à Séville, vous savez. Il a dû la sceller à un certain moment dans une autre boîte.
- Alors pourquoi je ne l'ai jamais vue ?
- Vous êtes Fernandez ? Vous n'avez jamais vu de boîte en bois ?
- Pas entre les mains de John, non. Mais maintenant que vous le dites, on était avec d'autres. Et on n'a plus jamais eu de nouvelles depuis... 1952, je dirais.
- Alors John n'est pas mort de...
- Il a chopé une pneumonie, le coupa sèchement Joe toujours en joue. Donc, qu'est-ce que c'est que votre truc ?
Corlatius expira une nouvelle fois.
- Il s'agit d'une arme. Je comptais l'utiliser au cas où les Likkktalzzz auraient conquis cette Terre, mais... Je n'en ai pas eu besoin, et ils ne reviendront plus menacer votre univers. Néanmoins, cette arme reste dangereuse tant qu'elle existe.
- On peut la détruire ?
- Il n'y a qu'une personne qui peut le faire, et c'est moi. C'est pour ça que vous devez me la donner.
- J'ai pas confiance.
Les mains de Joe Gillian commençaient à devenir noueuses, ce qui n'échappa pas à Lord Corlatius, qui se leva d'un bond et arracha sans effort à son hôte la carabine qui ne pouvait plus menacer personne.
- Bien, fit la voix retentissante du Lord. Tu as assez joué au dur, alors tu vas me donner cette foutue boîte !
Décontenancé, le jeune homme essaya de reculer, mais trébucha sur la dite boîte qu'il avait gardée à ses pieds durant tout ce temps. Sous les yeux médusés du trio, Lord Corlatius ramassa ce qu'il était venu chercher et le prit à pleine main. Un feu d'origine inconnue se matérialisa alors et détruisit l'objet sans en laisser une trace, puis l'homme fixa d'un regard perçant le jeune Joe Gillian, comme pour lui signifier qu'il venait de se faire un ennemi, avant de se volatiliser.
Les trois occupants de la maison mirent un certain temps à se remettre de cette visite, avant de se rendre compte qu'ils n'avaient désormais plus à s'attendre à revoir ce Lord sinistre. Il avait eu ce qu'il demandait, et la famille Gillian n'avait plus de quoi l'intéresser.

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