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Je ne suis pas mort

Publié le par Ben Wawe

Bonsoir à tous.

Un billet court, pour publier une nouvelle histoire courte. Le titre est un cri du coeur, suite à un passage à vide, et le contenu est, j'espère, conforme à mon style : direct, simple, en forme d'hommage au classique.

Bonne lecture !

Je ne suis pas mort

Je ne suis pas mort.

Le 4x4 Chevrolet Blaker frôle de près le vide, mais le chauffeur se reprend et le ramène au milieu de la minuscule route montagneuse. Les phares éclairent à peine le chemin de terre, et je sens que le véhicule tangue beaucoup trop. La faute à la demi-douzaine de bouteilles de bière bon marché qui trône aux pieds de mes deux chauffeurs.

Ces derniers sont saoul, mais semblent pouvoir encore tenir le volant et rester éveillés. Ils parlent d’une voix fatiguée, le regard figé sur la route et les mains crispées. L’atmosphère est lourde, âpre, et ma gorge est agressée par les relents d’alcool et de tabac. Tony et Eddie préfèrent fumer les fenêtres fermées, et ils sont suffisamment fatigués pour se construire un joli cancer en enchaînant les cigarettes.

Le 4x4 passe dans un nid de poule, et je ressens le choc dans mes fesses. J’ai envie de bouger pour me masser, j’ai envie de retirer les cheveux qui gênent ma vue. J’ai envie de me lever un peu et de demander une pause pipi.

Mais le bâillon dans ma bouche et les liens de plastique qui enserrent mes chevilles et mes poignets m’en empêchent.

***

Je ne suis pas mort.

Tony réveille Eddie qui vient de s’assoupir, quelques secondes avant un choc définitif contre la paroi rocheuse. Un rire gras s’échappe de leurs gorges, rapidement éteint par de longues gorgées de bière. Deux nouvelles bouteilles rejoignent rapidement leurs grandes soeurs, alors que l’accélérateur est enfoncé ; le 4x4 rugit à nouveau. Nous accélérons.

Ils m’ont enlevé il y a deux heures. Ils sont arrivés sans prévenir, alors que j’étais en train de me raser dans ma salle de bain ; je crois que j’ai encore un peu de mousse à raser sur la joue, et mon caleçon est à l’envers. Eddie m’a forcé à m’habiller à la hâte, son arme sur la tempe. Tony vérifiait à l’extérieur qu’aucun de mes voisins n’ait eu la très mauvaise idée de sortir les poubelles ou son chien pendant que j’étais propulsé à l’arrière du véhicule.

Hélas, personne n’a été là pour m’aider, pour appeler les autorités. J’ai été enlevé, et j’essaye de me persuader que tout ça n’est qu’un leurre, un grossier montage pour me faire parler et avouer où se trouve la mallette que je n’ai pas livrée à temps.

Mais leurs gestes naturels, la banalité de leurs actes et une destination à l’écart… je sais ce que ça veut dire. Ils ne veulent pas me faire parler - ils ne veulent plus que je parle.

***

Je ne suis pas mort.

Eddie a allumé la radio et tous deux lâchent quelques commentaires lourds sur les informations. S’ils sont intéressés par les résultats des sports, et les défaites à répétition de leur équipe de football préférée, ils sont bien sûr silencieux sur le résultat des négociations au Moyen-Orient ou sur une mystérieuse explosion dans un centre militaire dans l’Etat voisin… de vrais débiles.

Je ne suis même pas sûr qu’ils savent ce qu’il y a dans la mallette que j’ai cachée à leur patron, mais je ne suis même pas sûr que ça les intéresse. Ce sont des brutes typiques, engagées par des gens peu fréquentables avec qui j’ai eu la bêtise de fricoter. Je sais que j’aurais dû jouer franc-jeu, mais la tentation de gagner plus était trop grande… je suis devenu gourmand, et j’apprends là que la Monroe-Suzuki-Terrier-Etouhaa-Ramenberg Corporation ne l’accepte pas.

Maintenant, je suis prêt à jouer le jeu, à suivre les règles et à rendre la mallette pour obtenir les deux cent mille dollars qu’on m’a promis. Je suis prêt à tout oublier, à tout rendre si on me laisse partir, même en haut de cette fichue montagne.

Mais voir Tony charger son arme, et vérifier celle d’Eddie, puis préparer des silencieux et un grand sac pouvant contenir un corps me fait comprendre que c’est trop tard. J’ai déconné.

***

Je ne suis pas mort.

Eddie m’a sorti du 4x4 et jeté sur le sol sale et aride. Je ne sais pas bien où je suis, et la nuit est si sombre que je ne repère rien. Tony m’a arraché mon bâillon, mais la douleur sur mes lèvres est trop forte : parler m’est impossible. Je baisse les yeux, incapable de les regarder en face ; l’odeur de mon urine se mêle à une puanteur âpre tout en haut de la montagne.

Tous deux discutent du futur match des Hawks, en installant les silencieux sur leurs armes. J’essaye de baragouiner quelques mots, de les supplier, de leur dire où j’ai caché la mallette, mais ça ne les intéresse pas. Je glisse un regard vers eux, moi qui suis à genoux à quelques mètres, et ils ne me regardent même pas. Je ne suis pas vraiment là pour eux, même pas un homme digne de leur attention et de leur écoute.

Je pleure, je rampe, j’essaye d’avancer et d’attraper leur regard. Je veux les forcer à me voir, les forcer à voir en moi un foutu être humain… je sais que ça ne sert à rien face à deux psychopathes comme eux, mais je ne veux pas mourir comme ça. Pas sans me battre.

Mais Eddie et Tony finissent par s’accorder sur un pari pour le match de la semaine prochaine, et se serrent la main en signe d’accord. Ils se tournent vers moi, et appuient sur la gâchette.

***

Je ne suis pas mort.

Je suis en train de mourir.

Je sens la vie quitter mon corps, et c’est la seule chose que je crois sentir encore. Le choc des deux balles m’a propulsé en arrière, mais je n’ai presque plus de douleur, ni de sensation.

Je suis allongé sur le sol, entre les cailloux. Du sang coule de ma poitrine, et je me mets à tousser sans comprendre pourquoi. Ma respiration devient plus difficile à chaque instant, et ma vue se brouille. Je tremble… j’ai peur.

Je suis en train de mourir. Je ne peux rien faire.

Je vois Eddie et Tony s’approcher, ils discutent encore mais je n’entends plus rien. Ils me regardent enfin, s’intéressent finalement à moi… pour se débarrasser de moi.

C’est terminé. J’ai déconné, et j’espère juste que ce sera rapide. Que toutes les sensations vont finir par disparaître, que je ne tousserai plus - que je ne souffrirai plus.

Et ça fonctionne. Eddie s’accroupit, et je n’ai plus que la vue maintenant. Tout le reste a disparu, et je sens une sorte de paix s’emparer de moi.

Je vais bien. Je vais aller mieux… il suffit juste que la vue disparaisse. Que tout disparaisse. Que la faim disparaisse.

Eddie se penche vers moi pour écouter ma respiration, et vérifier que je suis mort. Sans comprendre, je propulse ma tête en avant et arrache son oreille.

Le cartilage craque sous mes dents, le sang coule entre mes dents et dans ma gorge, la chair est brisée par ma machoire. Un hurlement de douleur et d’épouvante s’échappe d’Eddie, qui essaye de se dégager, mais j’ai réussi à briser mes liens sans savoir comment.

Lentement, je me relève et m’approche d’eux. Eddie essaye de ramper vers Tony, et Tony essaye de se défendre en me tirant dessus. Une, deux, trois, quatre balles sont expulsées de son arme vers moi.

Je les prends toutes - je continue d’avancer.

Je ne sais pas ce qu’il se passe, je ne sais pas ce que j’ai, mais j’ai une demi-douzaine de balles dans le corps et je continue d’avancer. Mon esprit se trouble, penser… penser devient difficile, et penser devient accessoire.

Un pas après l’autre, même si c’est difficile. Les mains en avant, la bouche ouverte. J’avance. Je ne pense plus - je ne comprends plus. Je dois juste avancer, vers eux… vers leur chair.

Un enlèvement. Six balles. Une exécution.

Mais je suis debout - sans comprendre pourquoi, sans vouloir comprendre pourquoi.

J’ai été assassiné.

Mais je ne suis pas mort.

Et j’ai faim.

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