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De la voie d'être un bon fils - Nouvelle de cape et d'épée

Publié le par BenT

Bonjour à tous.

 

Plusieurs semaines après la publication de ma dernière nouvelle ici, je fais retrouver au blog sa vocation première et vous livre ma dernière production, De la voie d'être un bon fils.

Ecrite suite à un défi littéraire sur le forum Buzz Comics, ayant pour thème l'hiver et l'univers cape et épée, cette nouvelle est longue (qui a dit : comme d'habitude ?) et peut traîner un peu sur le début (selon ma première et meilleure critique), mais j'espère qu'elle vous offrira du plaisir à la lecture. N'hésitez pas à commenter, et surtout à pointer les défauts !

 

A bientôt !

 

 

De la voie d’être un bon fils

 

                                                                                                                                 26/03/2012

 

 

Il serra les dents en protégeant son visage avec sa cape. Le vent violent le propulsait en arrière et faisait ruer le cheval qu’il tentait de ramener à l’écurie. Les grêlons les frappaient avec force et les blessaient. Ses bottes dérapaient sur la terre glissante, et il craignait à chaque instant que l’animal ne se rompe le cou en chutant.

 

Cela faisait plusieurs jours que la tempête de neige les frappait. S’il avait fait rentrer leurs bêtes dans l’écurie, les stupides chevaux avaient forcé la porte, fragilisée par le froid. Et ils s’étaient enfuis.

Il avait passé toute la journée à les rechercher et ramenait enfin le dernier à bon port ; s’il parvenait jusqu’à son box.

 

L’écurie n’était plus qu’à quelques mètres, mais la légère pente qui la précédait était devenue un danger presque mortel avec ce temps. Lentement, il se laissa descendre en s’accrochant à la bride de l’animal, qui voulait encore s’enfuir ; il affermit sa position et le força à suivre.

Quasiment accroupi, glissant sur l’énorme plaque de glace qui recouvrait l’herbe, il parvint finalement au bout de plusieurs minutes devant l’écurie. Il avait réparé la porte le matin même, et amena enfin l’animal à son box. Celui-ci était déjà occupé par la jument découverte la veille aux frontières de la ferme, mais ils auraient assez de place pour la nuit. De toute façon, la nouvelle occupante ne devait normalement pas rester longtemps.

 

Il n’avait plus la force de hurler aux bêtes, mais l’intention y était. Refermant violemment la porte de l’écurie, la bloquant avec les planches prévues à cet effet, il poussa un long soupir et s’avança lentement vers la grande bâtisse sur sa droite : la maison.

D’une quarantaine de mètres de longueur pour une vingtaine de largeur, elle était une des plus grandes de la région mais peu le savaient. Perdue à flanc de montagne en Gascogne, elle abritait sa famille depuis des générations mais les siens avaient toujours préféré la discrétion. S’ils s’occupaient de la ferme et vendaient leurs productions aux marchés, et rejoignaient les autres fermiers aux différentes foires, les membres de sa famille ne cherchaient pas à être connus ou appréciés.

Ils vivaient entre eux, envoyaient les hommes chercher des femmes ailleurs quand ils étaient en âge et se refermaient à nouveau après. Leur définition du bonheur passait par la discrétion ; ce n’était pas la sienne.

 

A quinze ans, il se sentait suffisamment mâture pour partir loin, rejoindre Père sur les foires et partir à l’aventure.

Si la famille n’était pas riche, elle avait suffisamment de pièces et de succès dans ses productions pour lui permettre de savoir lire, écrire et calculer. Avec les vendeurs itinérants et ses quelques relations dans les villages environnants, il avait entendu des dizaines d’histoires sur les grandes villes de la région. Dans son lit, il rêvait depuis plusieurs années à une autre vie, qu’aucun membre de sa famille n’accepterait.

 

Parvenant, après une marche difficile et dangereuse à la porte de la maison, il pénétra enfin à l’intérieur. Recouvert de neige, gelé, il se débarrassa immédiatement de son chapeau, de la longue cape de Père et des bottes de Grand-Père. Il voyait le grand feu devant lui, bien fourni par les efforts de Mère et de Margot, mais il ne ressentait pas encore ses effets.

La chaleur mettait du temps à toucher sa peau ravagée par le froid. Même en se frictionnant avec ses mains engourdies, son corps demeurait gelé. Saloperie d’hiver, pensa-t-il, il n’en avait jamais vu d’aussi froid.

 

« Alors ? Les as-tu enfin tous ramenés ? », entendit-il après avoir enlevé sa grosse écharpe de laine. La voix aiguë et désagréable de Mère l’agressait toujours dès qu’il rentrait.

« Oui. Le dernier est dans le box avec la jument du Gentilhomme », répondit-il d’une voix faible. La journée passée à l’extérieur avait touché sa gorge et le faisait trembler.

« Bien. Remets du feu et aide ta soeur à finir le souper. Tu lui porteras », ordonna-t-elle en crachant dans un coin de l’immense pièce à vivre de la maisonnée. Autant salle de repas que chambre pour les cinq membres de la famille, elle était chauffée grâce à l’immense cheminée vers laquelle il se dirigeait. Peu décorée, elle ne comportait que quelques ustensiles de cuivre posés aux murs près de l’âtre, un vieux lustre sale et peu usité et une tête de cerf au-dessus de la porte d’entrée.

 

Il s’empara des bûches en ronchonnant. Même si ses membres étaient engourdis et qu’il en avait assez, il ne voulait pas défier Mère maintenant.

Grande, blonde, le teint pâle mais les épaules larges et les mains puissantes, elle n’avait pas été très attirante plus jeune selon Grand-Père, qui aimait s’aller aux confidences quand il lui apprenait à chasser. Grand-Père n’avait jamais compris pourquoi Père avait tant tenu à l’épouser, alors que toute la région rejetait une fille aussi différente des autres damoiselles, aux cheveux plus sombres et aux formes plus généreuses.

 

Plusieurs rumeurs avaient couru sur Mère à l’époque, sur les sorts qu’elle pouvait lancer ou bien sur sa « mauvaise vie » prétendue. Elle avait apparemment été très proche d’un jeune noble Gascon partit à Paris pour y chercher l’aventure après l’avoir « sauvé », mais Grand-Père n’y avait pas cru - pour lui, il n’y avait jamais eu que Père pour vouloir d’elle.

Margot était taillée sur le même moule que Mère : à huit ans, elle arrivait déjà au menton de son frère et ses nattes blondes tranchaient avec l’allure familiale. Père était plutôt petit, trapu, avec des cheveux aussi noir qu’un corbeau et une longue barbe ; Grand-Père était similaire, avec une quinzaine d’années et du blanc en plus sur les cheveux.

 

Alors qu’il chargeait quelques bûches dans l’âtre et que les flammes faisaient briller les quelques casseroles en cuivre placées à côté de la cheminée, en attente d’être utilisées, il voyait son reflet : lui non plus n’avait pas le « type » de la famille. Le visage long et brun, la pommette de joues saillante, un nez crochu mais finement dessiné, de taille moyenne pour son âge mais plus grande que Père et les cheveux marron. Selon Grand-Père, il tenait de quelques vieux ancêtres dont il était le seul à se souvenir.

 

« Alors, ça vient ? », cria Margot, qui en était déjà à servir dans les écuelles en bois la soupe.

Sans répondre, il s’avança vers elle, sentant peu à peu ses membres se réveiller. L’engourdissement était rude, mais il se força quand même à prendre l’écuelle et la cuillère réservée à leur invité. Lançant un regard noir à Margot, qui payerait sa remarque, il se tourna et s’approcha lentement du lit parental, sur lequel reposait le Gentilhomme.

 

En vérité, il était si énorme que sa masse dépassait les deux places de la couche. Allongé de tout son long depuis la veille, depuis qu’il l’avait trouvé aux frontières de la ferme inconscient aux pieds de sa jument, il ronflait si fort que la maison semblait trembler. Il avait lui-même retiré ses effets et n’avait laissé que ses bottes immenses, ses pantalons sombres et sa chemise noire.

Mère avait soigné au mieux sa plaie au flanc. S’ils étaient parvenus à stopper le saignement, il était encore inquiet même si elle était persuadée que ce n’était rien. Le ventre proéminent du Gentilhomme lui avait apparemment permis de n’être touché que dans le gras par un coup d’épée, et il devrait se réveiller sous peu. Il pourrait alors l’abreuver d’histoires et d’aventures.

 

S’asseyant devant le lit parental, à côté de la chaise où le chapeau, la cape sombre, l’épée magnifique et la sur-chemise noire surmontée d’une croix blanche reposaient, il essaya d’approcher l’écuelle de sa bouche. Même inconscient, le Gentilhomme absorbait toute nourriture et tout liquide sans jamais sembler se lasser ; à croire que son appétit ne pouvait jamais être comblé.

 

« Hé, va donc voir dehors ! Les chevaux font encore du boucan ! », ordonna Mère qui fixait l’âtre, assise sur une chaise près de la fenêtre, dans le coin cuisine où plusieurs meubles comportaient ses ustensiles.

Dès que Père était absent, elle aimait commander à ses enfants pour évacuer tout ce qu’elle subissait en temps normal. S’il n’avait pas eu autant peur des raclées de Père, il lui aurait depuis longtemps fait comprendre qu’il n’en pouvait plus.

 

Il déposa l’écuelle par terre et se déplaça rapidement, sentant déjà ce satané vent gelé. Cependant, alors qu’il regardait par une fenêtre, il découvrit avec stupeur que si les animaux beuglaient, ce n’était pas parce que la porte avait encore cédé - mais parce que trois silhouettes sombres s’approchaient et avaient déjà dépassé l’écurie.

 

« Oh bon dieu », jura-t-il entre ses dents en reprenant à la hâte sa cape, son écharpe et son chapeau. Mère et Margot essayaient de lui parler, de comprendre ce qu’il se passait, mais il n’avait pas le temps. Les trois silhouettes, perdues dans la tempête, approchaient.

Il ouvrit la porte et se prépara à se précipiter dehors, sans vraiment savoir ce qu’il y ferait, quand il découvrit… les inconnus, déjà à cinq mètres.

 

Il recula en premier réflexe, mais son instinct le poussa à rouler en arrière quand un pan entier de la porte explosa. Une dizaine de morceaux fut propulsée dans toute la pièce, et les cris de Margot percèrent rapidement ses oreilles. Alors qu’il se relevait difficilement, son corps étant encore engourdi et fatigué, le premier inconnu passa la tête à l’intérieur, rapidement suivi par un pistolet braqué sur eux.

 

« L’étranger. Donnez-nous l’étranger et on vous laisse tranquilles », ordonna-t-il d’une voix lourde et autoritaire. Rapidement, ses deux camarades arrivèrent, l’un d’eux rechargeant son propre pistolet. Ils étaient tous vêtus de longues capes bordeaux, de grands chapeaux sombres et de tuniques écarlates, et chacun portait au flanc une longue épée.

« L’étranger. Z’êtes sourds ? », reprit celui qui venait de recharger son arme. Leurs visages étaient recouverts d’écharpes, mais il pouvait voir leurs yeux et comprendre qui ils étaient - des tueurs. Ils étaient là pour terminer le travail débuté la veille, ils étaient là pour assassiner leur invité.

 

Mère, Margot et lui n’arrivaient pas à bouger. Le vent gelé pénétrait dans la maison, faisait claquer la porte à moitié brisée et grelotter les personnes présentes. Il se préparait à se relever définitivement quand une voix puissante vint briser la tension.

 

« Me poursuivre et me blesser est une chose, messieurs, hurla le Gentilhomme en rouvrant les yeux et en fixant les trois inconnus. Mais m’empêcher d’être nourri convenablement et de déguster cette excellente soupe, ce n’est guère acceptable. »

 

Malgré sa plaie et son énorme séant, le Gentilhomme réussit à s’asseoir. Il fixait toujours ses adversaires, qui s’étaient à peine tournés vers lui. Le troisième inconnu sortit enfin son pistolet, et visant avec habitude l’immense masse présente sur la couche parentale, tous se préparèrent à l’abattre comme un chien.

Même s’il n’avait pas été noble, ce qui était évident vu ses effets, ce n’était pas juste : Père et Grand-Père lui avaient toujours appris que nul ne devait être tué sans jugement et sans morale. Et il n’y en avait aucun ici.

 

Sans vraiment savoir pourquoi, il s’empara d’une bûche sur le tas de bois et la lança vers les trois hommes.

Ne le voyant pas venir, surpris, tous lâchèrent leurs armes et l’un d’entre eux fut même directement touché et s’écroula. Les deux autres se tournèrent vers lui et tirèrent, mais il s’était projeté sur le sol à temps. Les deux balles explosèrent un pan du mur et le parquet derrière lui. Margot cria, Mère la rapprocha d’elle pour la protéger ; le Gentilhomme approchait sa main de son épée.

 

Lui ne savait plus ce qu’il faisait, laissait parler son corps qui réagissait étonnamment. A quelques pas de l’ennemi à terre, il se releva pour s’approcher tandis que ses collègues posaient les mains sur les pommeaux de leurs lames.

Rampant autant que courant, il parvint sur le corps de l’adversaire qui essayait de se relever, et le frappa aussi violemment que possible au visage. Il entendit le nez se briser alors que ses phalanges lui faisaient maintenant un mal de chien ; il n’y fit pas attention.

 

Arrachant la sangle du fourreau à son corps, il recula à la dernière seconde et s’écroula sur le sol, évitant au dernier moment la pointe de la lame d’un des agresseurs. Roulant sur lui-même une nouvelle fois, il cogna son dos contre un meuble de cuisine mais tenait entre ses mains le fourreau et l’arme à l’intérieur.

 

Il n’eut cependant pas le temps de la sortir : un adversaire s’était précipité et abattait verticalement sa lame sur lui. Il la stoppa par réflexe avec le fourreau, et le frappa au genou avec sa botte encore recouverte de neige.

Il roula ensuite sur le côté, et avisa du coin de l’oeil les deux guerriers qui avaient repris leurs armes et fondaient sur lui. Derrière, Margot éclatait en sanglots et il entendait Mère reculer pour l’emporter dans un coin de la pièce ; comme si ça les protégerait réellement.

 

Inconsciemment, il arracha la lame de son fourreau et se plaça face à ses deux adversaires, le premier touché s’étant relevé. Sans savoir pourquoi, lui qui n’avait jamais tenu une épée de sa vie se sentit... bien. Confiant. Entier.

Ses deux ennemis étaient disciplinés et expérimentés, ils savaient comment prendre de biais un combattant. Ils voulurent se poster autour de lui, mais il avait déjà deviné leur manoeuvre. Lui qui n’avait jamais eu d’apprentissage militaire avait vu clair dans leurs pratiques et se précipita sur sa gauche, vers le mur menant à la porte d’entrée.

 

Alors que l’adversaire le plus proche tentait de le frapper avec la pointe de sa lame, il sauta du sol au mur pour prendre appui et se projeter vers le vieux lustre placé au plafond. Tenant avec une seule main sa prise, il profita des mouvements de l’œuvre d’art, qui semblait soutenir difficilement son poids, pour se rapprocher de l’ennemi qu’il avait frappé quelques secondes plus tôt au genou. Celui-ci se relevait déjà et hurlait des immondices à Margot et Mère.

Par réflexe, il frappa avec ses bottes enneigées son dos et le propulsa, tête en avant, vers le meuble de cuisine. Un grand bruit suivit, et l’homme eut son compte ; lui continuait d’être accroché au lustre, mais de sinistres craquements rendaient l’exercice dangereux.

 

Profitant du retour en arrière du lustre, il se laissa lourdement tomber sur l’adversaire qui s’était placé sur son flanc droit, l’homme à qui il avait brisé le nez. Celui-ci avait cependant préparé sa défense, et il faillit l’accueillir avec la pointe de sa lame. Heureusement, il l’évita par chance et s’écroula sur le sol : c’était passé juste, et tout danger n’était pas évité.

Les deux guerriers s’approchèrent de concert, mais ses jambes réagirent avant et les frappèrent violemment. Cela lui donna les secondes nécessaires pour se relever d’un bond, et leur fait face.

 

Tous deux n’avaient été que déséquilibrés par ses coups, mais ils étaient à nouveau sur pied et prêts à en découdre définitivement.

Sa main crispée sur le pommeau, le coeur battant à cent à l’heure, le corps enfin réveillé, il avait honte de l’admettre, mais... il se sentait bien, vraiment bien – vraiment lui-même. Et une forme inconnue de joie et de plaisir explosait dans son être à quelques secondes du véritable combat.

 

Ce furent eux qui le débutèrent, en se lançant à nouveau de concert vers lui. Ils étaient disciplinés, expérimentés et forts mais leurs membres étaient encore happés par le froid, ils étaient fatigués et énervés qu’un gamin s’oppose ainsi à eux. Il savait qu’il pouvait les battre.

 

Les minutes qui suivirent, il ne put jamais réellement s’en rappeler et les décrire.

Les coups pleuvaient, en tout cas, et il avait l’impression que sa lame et son bras allaient plus vite que son esprit. Ses ennemis frappaient, paraient, attaquaient mais lui n’était guère en reste : jamais totalement affaibli, jamais totalement en difficulté, il virevoltait devant eux, évitant le coup de l’un pour tenter de toucher l’autre, se baissant pour parer l’un et frapper l’autre avec sa botte.

 

Dans un état second, il avait perdu toute notion du temps, de la fatigue et de l’effort. Son esprit avait abandonné la partie, seul son corps et son instinct réagissaient - avec une adresse inimaginable, dont il ne se savait pas doté.

Au fond, il était sûr de l’emporter : même si ses ennemis étaient plus vieux, plus forts, plus expérimentés, il était persuadé qu’il les achèverait et mettrait un terme à tout ça. Ce fut du moins ce qu’il se dirait par la suite, car il ne put jamais le découvrir par lui-même.

 

Deux détonations terrifiantes vinrent achever le concert des tintements et des grognements.

Deux tâches pourpres apparurent sur les torses de ses deux ennemis, alors qu’ils s’étaient remis à attaquer. Et quelques secondes plus tard, tous deux s’écroulèrent, ne comprenant visiblement toujours pas ce qui venait de leur arriver.

 

« Jadis, j’aurais fait fi de cette petite plaie et j’aurais puni comme ils le méritaient ces faquins. Sans épée, même ! Ils ne méritaient de toute façon pas lame. Hélas, les ans ont leurs poids, qui dépassent même le mien... et ce bon gros Porthos n’est plus apte aux folies que tu sembles affectionner, mon enfant », murmura d’une voix lasse le Gentilhomme. Ses mains immenses tenaient deux pistolets, et le nécessaire à rechargement était disposé à côté de lui.

« Porthos ? Est-ce votre nom, messire ? », répondit-il d’une voix plus assurée qu’il ne le pensait. Il tenait toujours la lame, sa main crispée sur le pommeau.

« Oui, mon joli ! Je suis Monsieur Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, mais Porthos suffit pour mes amis. Et tu en es un, mon bon, maintenant que tu m’as sauvé ce qui me reste de gras sur le corps. Alors maintenant festoyons, buvons, rions et parlons de vos douces actions en ma faveur ! Cette soupe me manque et tout danger semble écarté, désormais », hurla d’une voix joyeuse le Gentilhomme blessé.

 

Derrière lui, il entendit les pas de Margot et de Mère, se détachant enfin du mur contre lequel elles s’étaient recueillies, terrifiées. Le Gentilhomme avait raison : tout danger avait disparu - en grande partie grâce à lui.

Il l’avait fait : il les avait tous protégés. Il s’était battu et avait vaincu. Il avait vécu une aventure !

 

***

 

« Ainsi, vous nous quittez, messire », murmura-t-il d’une voix basse. Ils se trouvaient ensemble aux frontières de la ferme, deux jours après le réveil de Porthos. Le mauvais temps avait enfin cessé, et le Gentilhomme avait suffisamment guéri pour pouvoir reprendre la route - au grand dam de son jeune ami, évidemment.

« Oui, mes amis doivent m’attendre. Mon escorte m’a perdu dans cette tempête, et j’ai été poursuivi par les faquins dont nous nous sommes occupés ensemble. Sûrement des détrousseurs, même si mon délire m’a d’abord fait penser à des troupes du Cardinal... », répondit-il d’une voix rêveuse. Tous deux chevauchaient leurs montures, après avoir emmené en pleine montagne les cadavres de leurs adversaires ; là où ils reposaient, personne ne devrait les retrouver.

« Du Cardinal, messire ? », interrogea le plus jeune, avide d’entendre un ultime récit d’aventures. Les deux jours passés en compagnie de Porthos avaient été comme un rêve avec les dizaines d’histoires qu’il avait partagé sur sa jeunesse et ses exploits.

« Oui... une vieille, vieille histoire, depuis longtemps achevée. Les autres m’accompagnaient, à l’époque. Athos, ce fichu entêté et moraliste, à l’humour toujours sombre. Aramis, ce maniéré poète et si religieux. Et le plus grand, bien sûr, le meilleur d’entre nous... lui qui nous avait dépassé avant même de mettre la défroque de Mousquetaire. C’est un Gascon, tu sais, comme toi. Tu m’as rappelé lui, l’autre jour... tiens, d’ailleurs, tu ne m’as pas dit ton nom ! J’ai dû trop parler, trop parler de moi. Quel est ton nom, petit ? Que je puisse remercier dignement mon sauveur », questionna-t-il en souriant sous son immense chapeau.

« D’Artagnan, messire », répondit-il d’une voix forte et fière.

« D’Ar... D’Artagnan ? Mais dame ta mère m’a dit que ton père se nommait Henri... me semblait que les Gascons donnent leurs noms à leurs mâles quand ils naissent », fit-il visiblement très troublé. En l’entendant, Porthos avait failli chuter de cheval.

« Oui, mais Mère a insisté. Paraît que c’est le nom d’un jeune noble qui la sauva lors d’une attaque de brigands et qui la ramena, trois jours après, à sa famille. Père a accepté, mais Grand-Père n’a jamais compris pourquoi », expliqua D’Artagnan d’une voix calme. Lui-même n’avait jamais saisi les raisons de Mère, mais cela ne l’intéressait guère. Son prénom lui allait, comme Henri lui aurait plu. Il y avait plus important que des histoires de patronyme.

« Mmh... un jeune noble... dis-moi, tu as bien quinze ans, hein ? », questionna-t-il d’une voix toujours rêveuse. Il semblait absorbé par ses pensées.

« Oui, messire », répondit-il sans vraiment comprendre où il voulait en venir.

« Bien, bien... je vais m’en aller, mon bon. Je fus heureux de ce séjour et je te remercie de tes efforts », se dépêcha-t-il d’ajouter en se préparant à partir. Etonnamment, il semblait vouloir s’en aller aussi rapidement que possible.

« Euh... messire, je... j’espérais que... que vous m’emmèneriez... », murmura-t-il d’une voix faible. Il avait baissé les yeux et était terrifié en attendant sa réponse. « C’est... vos histoires, les Mousquetaires, Paris... ça... ça m’intéresse, messire... et vous avez dit... avec ce que je sais faire, ce que vous avez dit... je me suis dit... enfin... »

« Hum... non. Non, mon enfant. Mes récits n’étaient que des histoires, des fables pour vous impressionner et patienter durant cette tempête. Ton père et ton grand-père ne tarderont pas à rentrer, et une belle vie t’attend ici. La voie de l’épée n’est pas la tienne - garde la voie de ton père. Sois un bon fils et ne cause aucune tristesse à ta famille. Cela n’en vaut guère la peine. Sois un bon fils et sois heureux », répondit-il après une longue réflexion et d’une voix lasse. Ses yeux fatigués se posèrent une dernière fois sur le jeune homme vexé et déçu, mais il ne lui laissa aucune occasion de défendre sa place et son envie.

 

Sitôt le refus énoncé, Porthos fit partir sa jument et détala sur les frontières de la ferme, sans jeter un regard en arrière, en brisant le cœur d’un jouvenceau.

 

Il n’avait que des soupçons, certainement infondés, mais il ne pouvait faire cela à son vieil ami. Même s’il n’avait jamais évoqué clairement ses regrets, Porthos était plus malin que les autres ne le pensaient et avait décelé, depuis longtemps, dans les regards vagues du Mousquetaire ses doutes et ses remords.

La mort de Constance, le destin de Milady, les troubles de la Cour, le siège de la Rochelle, les centaines de drames qu’ils avaient vécu ensemble et l’existence sans réelle joie à laquelle il s’était abandonné depuis bien seize ans maintenant... c’était trop, Porthos le savait bien. Et si ce D’Artagnan était bel et bien son fils, comme son style au combat, son naturel, son courage, son visage si similaire au sien et son étrange prénom le faisaient croire, il n’avait pas le droit de lui offrir une existence de Mousquetaire.

 

Que cet enfant reste en Gascogne. Que cet enfant ne soit jamais vraiment le fils de son père, mais bien un bon fils de famille. Ce serait, il en était sûr, la meilleure voie pour que son père soit réellement fier de lui.

 


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