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Lumière sur Fraternity de Juan Diaz Canales et José Luis Munuera : l'oeuvre d'une dream team ?

Publié le par BenT

Bonjour à tous,

 

Aujourd'hui, un article pour parler de ma lecture de Fraternity, histoire en deux parties dont le premier tome est sorti le 20 mai 2011. L'intérêt de cette bande-dessinée, outre un pitch intéressant (mais nous y reviendrons), c'est l'association de deux auteurs populaires et talentueux : Juan Diaz Canales et José Luis Munuera.

 

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Juan Diaz Canales est un scénariste espagnol né en 1972, essentiellement connu pour son travail avec Juanjo Guarnido sur leur succès populaire et critique : Blacksad. Travaillant aussi avec d'autres collaborateurs, il a signé en 2009 le scénario de L'imagination au pouvoir, premier tome de la série Les Patriciens chez Glénat.

José Luis Munuera est un dessinateur espagnol né lui aussi en 1972. Auteur prolifique, il signe notamment Les Potamoks et Merlin avec Joann Sfar, Sir Pyle S. Culape, Nävis (la jeunesse de Sillage) ou encore Spirou et Fantasio avec Jean-David Morvan.

 

Deux auteurs espagnols, de la même génération, très populaires et vendeurs qui s'attellent à un projet commun, cela tient autant de la dream team que du coup commercial. Dargaud publie leur diptyque au prix du marché, mais il était à craindre qu'une telle association n'entraîne pas le résultat escompté, les lecteurs de bande-dessinée pouvant attendre beaucoup d'une telle réunion de talents.

Heureusement, Fraternity se révèle une bonne BD (pas exceptionnelle, mais fondamentalement bonne) avant d'être l'association de deux auteurs. C'est là le plus important.

 

Résumé de l’éditeur :
1863, aux États-Unis, en pleine guerre de Sécession. Telle une enclave perdue dans l’État d’Indiana, une petite communauté a été créée par un groupe d’hommes et de femmes qui souhaite ainsi vivre une expérience audacieuse. Chacun partage ses biens, mais la communauté « New Fraternity » – ainsi appelée en raison des valeurs sur lesquelles s’appuie ce modèle de microsociété – repose sur un équilibre fragile. Très vite les dissensions apparaissent, surtout après l’intégration d’un jeune garçon découvert dans la pleine forêt voisine. Un « monstre » aurait même été aperçu au moment de sa capture, une créature qui semblait veiller sur lui. Plus tard, un groupe de soldats en fuite débarque dans la communauté de plus en plus divisée. Un récit tragique et sensible d’une très grande force.
 


Une bande-annonce bien sympathique.


Le scénario offre rapidement aux lecteurs des éléments déjà vus chez Dias Canales : action posée dans une époque ancienne, troublée et "mythique" (les années 20/30 pour Blacksad, la Guerre de Sécession et le XIXe siècle ici), aux Etats-Unis, racisme ambiant et rampant, discriminations (le magnifique Arctic Nation pour la BD avec le chat détective privé), rejet de la différence, personnages notables "méchants" agissant dans l'ombre, amour impossible du fait de l'absence de l'autre idéalisé, etc.

Globalement, les thèmes sont déjà connus et balisés mais le scénariste parvient à privilégier son histoire plutôt que son message. S'il offre une multitude de personnages, il parvient rapidement à les caractériser par quelques éléments pertinents et solides, permettant aux lecteurs d'identifier naturellement qui est qui, qui fait quoi. Encore une fois, les non-dits et les silences règnent dans son oeuvre, le scénariste sachant, ce qui est appréciable et rare, faire abstraction de mots inutiles quand une expression bien dessinée dans la bonne situation en dit plus long que tous les discours.

 

L'univers de Fraternity flirte aussi avec le fantastique, autant par la présence de la créature que par ce lieu, New Fraternity, coupé du monde, coupé de la société. Pas un plan ne montre l'extérieur, tout est en vase clos assez lourd, notamment grâce aux dessins de Munuera (on y reviendra). Une atmosphère pesante règne sur les planches, autant par les difficultés de la communauté (obligée de se gérer, de s'accepter alors que ses membres viennent d'univers professionnels et sociaux différents à une époque où tous les hommes ne sont pas encore légalement égaux) que par l'ambiance de fin inéluctable qui est mise en place. Les chefs se divisent, le fondateur perd la foi, les membres sont plus concernés par leurs propres désirs que par leur rêve commun (s'il l'a été).

L'arrivée d'un élément perturbateur (l'enfant puis les soldats) amène à l'implosion programmée et programmable d'un groupe qui, finalement, n'avait jamais de base assez solide pour continuer. Le scénariste explore ainsi autant une histoire fantastique que les ressorts de la vie en communauté. Pas mal.

 

Surtout, Dias Canales s'amuse des références mythologiques, laissant des pistes ou des fausses pistes sur la créature. C'est bien vu, bien amené et ça permet surtout de rajouter une couche de mystère et de tension. Tous les personnages baignent dans cet environnement, chacun prêt à exploser et s'approchant peu à peu du moment fatidique. La fin du premier tome fait d'abord immédiatement songer que l'heure de cet instant a sonné.

 

Toute cette atmosphère troublante est magnifiée par les dessins de Munuera.

L'artiste espagnol, au trait sublime et si dynamique, m'a impressionné lors de ma première rencontre avec lui sur Spirou & Fantasio : il donnait aux personnages une grâce étonnante, avec l'impression qu'ils sautaient dans tous les sens. Un dynamisme rafraîchissant. L'impression se retrouva sur ses autres travaux, mais étonnamment je n'ai pas ressenti ça ici. Et c'est très bien.

 

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L'atmosphère lourde et tendue du scénario se retrouve entièrement dans ces planches, aux couleurs sombres, presque désespérantes. Comme si la fin de New Fraternity et la fin de son idéal étaient repris dans l'illustration. Ca apporte énormément à l'ensemble, et ce n'est évidemment pas un hasard.

Munuera, s'il perd en dynamisme (en même temps, les personnages n'ont pas à sauter partout, ici), gagne en force et en beauté, ses plans extérieurs étant eux aussi très beaux. En remerciements, il cite Morris, auteur de Lucky Luke, et beaucoup des caractéristiques du dessinateur se retrouvent ici. Notamment les longs mentons, qu'on revoit allègrement dans Fraternity.

 

Bref. Un scénario malin et bien fichu, des dessins parfaitement en adéquation et magnifiques, un diptyque à prix honnête... un achat à conseiller. Si j'aurais voulu que le scénariste sorte de ses sentiers battus et de ses thèmes de prédilection (alors que le dessinateur a voulu offrir une nouvelle facette de son art), l'ensemble donne une vraie bonne bande-dessinée. Et c'est déjà très cool.

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