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Lumière sur Freakangels - comics par Warren Ellis et Paul Duffield

Publié le par BenT

Bonjour,

 

Après quelques nouvelles et quelques jours sans... nouvelles, héhé, voici un article non pas sur une histoire mais sur un comics que j'aime beaucoup et dont je viens de lire le cinquième TradePaperBack. On parle donc ici d'un comics en anglais, V.O. pour les puristes, même si Le Lombard essaye de publier la série (trois tomes parus).

 

Freakangels, donc, est un produit original car il est à la base une websérie gratuite et hebdomadaire, créée par l'auteur Warren Ellis et le dessinateur Paul Duffield.

Annoncé au Comic-Con de San Francisco en 2007 (grande messe annuelle des comics où les éditeurs annoncent les futures histoires et futurs produits), le projet se veut innovant : avec un dessinateur peu voire pas connu, Warren Ellis, star des comics avec une aura forte née de ses précédentes séries à succès (Transmetropolitan, StormWatch, The Authority notamment), veut décrire une histoire "en continu", avec six pages publiées gratuitement chaque semaine (ou presque).

 

FreakAngels.jpg

 

Publiée par Avatar Press, éditeur fondé en 1996 mais réellement devenu connu par les amateurs de comics en 2004/2005 par l'arrivée de Garth Ennis pour 303 puis essentiellement en 2007 par l'annonce des séries de Warren Ellis qui ne semble plus vouloir quitter l'éditeur qui lui laisse les mains libres (Anna Mercury, Doktor Sleepless, Black Summer, No Hero, Wolfskin, Supergod sont autant d'exemples de ses productions, les quatre dernières étant traduites en France), la série compte actuellement 135 "webisodes" pour 5 TPB parus.

 

Ellis part ici d'un pitch assez simple, résumé par l'image juste au-dessus : il y a 23 ans, 12 enfants étranges sont nés en Angleterre au même moment. Six ans plus tôt, le monde a été anéanti. Freakangels est l'histoire de l'après catastrophe.

Ce que ce pitch ne nous révèle pas mais qui est évident, c'est que ce sont ces 12 enfants qui ont été responsables d'une catastrophe encore difficilement expliquée. Ces 12 enfants ont ensuite décidé de s'établir à Londres et de faire de Whitechapel (le quartier où Jack l'Eventreur a sévit, notamment) un havre de paix et de sécurité pour les survivants, comme pour se faire pardonner d'avoir ainsi agi.

 

L'auteur doit donc jongler entre 12 personnages principaux, en réalité 13 avec l'arrivée au début d'une jeune femme voulant tous les tuer, changeant d'avis par la suite et faisant office de point de vue du lecteur pour comprendre l'organisation interne. Rien d'original là-dedans, tout comme le pitch ou l'idée des enfants "différents" pouvant mener à l'Apocalypse. Akira en a suffisamment (et mieux parlé), et ce n'est d'ailleurs pas réellement l'objet véritable de Freakangels. Mais nous y reviendrons.

 

Ces 12 enfants ont des points communs : en plus de pouvoirs psychiques plus ou moins développés ou divers (télépathie, télékinésie, téléportation, etc.), ils ont tous des yeux violets étranges et des prénoms liés, comme vous allez le voir. Ces 12 enfants sont donc :

- KK : pilote d'un hélicoptère tendance steampunk, avec un caractère proche de celui de Jenny Sparks. Le personnage classique d'Ellis par référence, qui heureusement s'efface peu à peu alors que l'auteur commence à mieux maîtriser son univers et délaisse ses vieilles habitudes

- Connor : le "gentil garçon", qui s'occupe de la nouvelle venue, a soigné une de ses "soeurs" quand elle a fait une overdose, essaye de pacifier toute la communauté

- Karl : le jardinier de la communauté

- Luke : le "bad boy" en mauvaise posture au début de l'histoire, celui qui n'a pas beaucoup de remords à utiliser ses capacités sur les gens normaux à des fins personnelles

- Sirrka : jeune fille vivant dans une énorme maison avec un harem masculin et féminin, s'adonnant aux plaisirs de la chair même si (parce que ?) elle vit une histoire d'amour compliquée avec Jack

- Kirk : le "gardien", celui qui surveille Whitechapel et ses environs du haut de sa tour

- Mark : l'exclu, celui qui est allé plus loin que Luke, beaucoup trop loin. C'est lui qui est à l'origine de la venue de la jeune fille au début du récit

- Arkady : la folle, rendue ainsi par une overdose qui a augmenté ses pouvoirs mais lui a fait perdre tout sens commun. La seule téléportrice du groupe

- Caz : la créatrice, qui invente sans cesse et remet en place les vieilles installations d'avant catastrophe

- Jack : l'explorateur, qui part sur son bâteau dans le Londres immergé pour trouver des objets et surveiller les autres survivants, plus agressifs. Sa présence quasi quotidienne sur l'eau et loin de Whitechapel n'est pas sans lien avec son amour compliqué avec Sirrka

- Miki : la doctoresse

- Kait : la policière, qui a beaucoup de points communs avec Rorschach de Watchmen

En complément, Alice, jeune femme manipulée par Mark, vient pour assassiner les Freakangels mais est sauvée et "lavée" de la manipulation par les autres. Elle reste avec eux après la mort de ses parents à cause de Mark.

 

Si les premiers tomes font la part belle à quelques personnages, Ellis parvient cependant à pleinement gérer son casting et à personnaliser chacun de ses personnages. Usant d'un style lent, posé, qui laisse le lecteur observer et assister à de longs dialogues parfois inutiles mais tellement "normaux" et anodins, l'auteur réussit à créer des liens forts entre personnages avec peu de mots et peu de scènes. Des duos sont formés, des ennemis sont découverts et tout semble naturel.

Le lecteur est à la place d'Alice, découvrant des êtres hors du commun, responsables d'une catastrophe biblique, mais terriblement humains en étant simplement des gens de 23 ans, encore perdus et incapables, pour la plupart, de s'assumer en tant qu'adulte et en tant que Freakangels. Si certains essayent d'encadrer la communauté et de prendre leurs responsabilités, tous ont des peurs, des doutes, des faiblesses et des manques qui apparaissent eux aussi naturellement, au fil des pages.

 

C'est là où le rythme adopté par Ellis trouve tout son sens : lui qui est plus habitué à des séries d'action ou à des passages courts mais efficaces sur des séries (hormis Transmetropolitan et StormWatch, j'ai peu de souvenir d'Ellis restant plus de douze numéros sur un titre dans les années 2000), il utilise ici une approche totalement différente. Posant l'action, préférant l'analyse et l'observation à une recherche d'efficacité et de dynamisme, il joue au caméraman tournant un documentaire en posant sa caméra et en filmant, qu'importe le temps, qu'importe ce qu'il se passe, du moment que ce soit "vrai" et intéressant.

 

Freakangels est donc une série qui n'a pas réellement d'action (le style de Duffield cadre d'ailleurs mal avec cette dynamique, lui qui donne un aspect froid à ses dessins), qui laisse le lecteur s'immerger dans une communauté, qui doit d'abord comprendre ses codes et apprivoiser ses membres (comme Alice) pour comprendre ce qu'il se passe et qui sont ces personnes.

 

Et c'est là, alors, le véritable sujet de Freakangels : la compréhension, l'observation et l'analyse d'un groupe de personnages différents, représentatifs globalement de toute la population (la grande gueule cynique, le gentil garçon, le bad boy pas si méchant, la vraie raclure, la flic, la doctoresse, l'inventeure, etc.) qui essayent simplement de grandir et de s'accepter.

Finalement, la série cherche à démontrer que qu'importe l'époque, la situation, la vie même, les préoccupations de jeunes de 23 ans, à peine sortis d'une adolescence troublée mais finalement représentative (on apprend rapidement qu'ils ont "détruit le monde" car ils étaient pourchassés par l'armée pour leur différence, parabole du sentiment d'être incompris que vit chaque adolescent qui a alors envie de tout détruire ou de faire du mal - sauf qu'eux ont pu le faire et l'ont fait), sont toujours les mêmes. Grandir, apprendre à s'accepter à accepter les autres, prendre ses responsabilités, arrêter les enfantillages et tirer un trait sur un passé forcément décevant.

 

Avec des jeunes "surhumains" comme panel, Warren Ellis offre une représentation très juste des affres des "adulescents", qui doivent devenir adultes rapidement alors qu'ils étaient bien au chaud dans le cocon créé pour eux par leurs parents et la société. Devant prendre en charge une communauté abandonnée et sans espoir, alors qu'ils sont responsables de leur malheur, les Freakangels apparaissent d'abord comme des protecteurs sans faille, puis des enfants incontrôlables et maintenant, au tome 5, comme des adultes en devenir, osant faire des choix difficiles non plus pour eux mais pour le plus grand nombre. C'est d'ailleurs tout l'objet du discours de Connor dans le tome 5, sans spoiler.

 

Série sans véritable action, série peu dynamique, Freakangels est pour moi la meilleure production de Warren Ellis depuis Transmetropolitan, où il auscultait déjà les affres de la société et de son évolution par l'intermédiaire d'un produit de fiction. Il préfère ici analyser les adolescents et adulescents, ce qui est certainement à mettre en lien avec sa fille, Lilith, aujourd'hui âgée de 15 ans. Ellis met certainement en mots ce qu'il voit et ce qu'il imagine pour son enfant, et cela rend la lecture de la série encore plus intéressante.

 

Cependant, toute bande-dessinée a besoin d'un dessinateur et c'est Paul Duffield qui s'y colle ici. Inconnu pour moi (il a apparemment dessiné du Sojourn), il offre un style froid, distant qui cadre totalement avec l'ambiance documentaire et fin du monde prévue par Ellis.

 

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Duffield parvient à tenir le rythme effrené de 6 pages par semaine depuis 2007, avec cependant quelques pauses évidentes. Si la performance est à saluer, c'est aussi l'évolution de son style, peu flagrante mais efficace dans ses mises en page et dans ses formes. Il garde cette allure étrange, peu glamour mais bizarrement attirante pour ses personnages, qui baignent dans une ambiance "anormale", inhumaine quasiment et finalement parfaitement décalée.

Le monde est terminé, les anciennes règles aussi, l'atmosphère se doit d'être totalement étrangère à nous.

 

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Un graphisme donc peu attirant maisefficace ici, un scénario lent mais passionnant, une idée de départ peu originale mais parfaitement maîtrisée, des personnages au départ caricaturaux mais peu à peu forgés et intriguants, Freakangels est pour moi un Objet Comics Non Identifié passionnant et plein de surprises. Au numéro 99, Ellis indiquait qu'il en était aux 2/3 du récit : nous sommes aujourd'hui au numéro 135, la fin est donc proche et j'ai terriblement hâte de la lire !

 

Bonne découverte à ceux que j'aurais attirés sur cette série, et à bientôt pour des nouvelles de mes propres nouvelles !

 

L'épisode 001 de la série à lire gratuitement ici : http://www.freakangels.com/?p=23

Le site en lui-même : http://www.freakangels.com/

Le site de Paul Duffield : http://spoonbard.com/

Le site de Warren Ellis : http://www.warrenellis.com/

Le lien spécifique du Lombard sur l'édition française : http://www.lelombard.com/series-bd/freak-angels,179/

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