Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La vie en jeu - 24 juillet 2011

Publié le par BenT

Bonjour à tous,

 

Après énormément de billets sur des nouveautés comics ou cinématographiques, il est temps de retourner à la base de ce blog pour la publication de ma dernière nouvelle : La vie en jeu. J'ai mis du temps mais j'ai pris beaucoup de plaisir à rédiger cette histoire, que j'ai voulue rythmée mais aussi émouvante. Traitant d'un sujet nouveau pour moi, le poker et notamment le poker en ligne, La vie en jeu me permet de m'aventurer sur un autre domaine.

J'espère que les lecteurs prendront autant de plaisir à la lire que moi à l'écrire.

 

 

La vie en jeu

 

 

Jeudi 14 juillet 2011. Halle Tony Garnier, Lyon.

Tournoi d’exhibition organisé par un des meilleurs sites de poker en ligne, avec vingt tables dressées pour une centaine de joueurs sur la journée. Uniquement illuminée par une seule lampe en hauteur, chacune offrait une atmosphère classique, liée à l’imaginaire collectif des tables de jeu. Pour les joueurs habitués au poker sur le net, la découverte d’un nouvel univers est brutale.

Les visiteurs, dans le noir des allées entre les tables, allaient et venaient pour découvrir les parties, les règles ayant été imprimées sur des dépliants distribués à l’entrée. Des espaces d’entraînement étaient disposés aux extrémités de la salle, pour pousser les badauds à découvrir par eux-mêmes la pratique.

 

A la table numéro douze, c’est le Texas Hold’em à limite fixe.

Un droit d’entrée, dit buy-in, de 500 euros et un gain de 5 000 euros au bout de six manches. Six joueurs autour de la table, trois professionnels rémunérés pour participer et trois des meilleurs performers de l’année sur les sites de poker sur le net, présents pour se faire connaître et peut-être gagner la mise. Une présentation du jeu, une communication autour du poker plus qu’une véritable partie.

 

Première manche.

Mise de la petite blinde (50 euros) et de la grosse blinde (100 euros). Distribution à chacun de deux cartes. Remise d’une enchère plus forte par Julien Romuit, joueur professionnel de 28 ans, géant blond en costume-cravate, suivi par les autres.

Révélation de trois cartes, ré-enchère par Romuit, suivi par les autres.

Révélation d’une autre carte. Deux joueurs, deux cousins asiatiques de taille moyenne aux crânes rasés, se couchent, les autres suivent.

Révélation d’une dernière carte. Antoine Dufour, joueur professionnel au teint mât de 39 ans, renchérit. Christian Kissanger, lui aussi dans le circuit, âgé de 32 ans, se couche. Romuit et le benjamin de la partie, Romain Dublas, 19 ans, suivent.

Les jeux sont montrés. Romuit et Kissanger ont une double paire pour l’un et un brelan de rois pour l’autre, mais Dublas, rachitique, renfermé et n’ayant pas encore osé relever ses yeux, dépose contre toute attente une quinte sur la table.

 

Les jetons engagés sont amenés vers lui. Quelques timides applaudissements se font entendre dans le public.

Romain Dublas soupire. Plus que cinq manches. Ne pas flancher. Ne plus craquer. Jamais.

 

**

 

Mercredi 12 décembre 2007. Hospices Civils de Lyon.

Service de cardiologie. Chambre 13.

 

Romain ne se rend pas compte qu’il s’assoit. Il n’entend plus le médecin qui lui fait face. Il voit ses lèvres bouger, mais aucun des sons qu’il émet n’est transmis à son cerveau. Seuls résonnent en lui les mots qu’il vient de prononcer. Seuls les pleurs hystériques de sa mère lui sont audibles.

 

La chambre froide et blanche qu’il visite chaque jour depuis des mois semble se rétrécir et l’agresser. Il étouffe, sent un poids monstrueux sur sa poitrine. Ses mains se mettent à trembler, ses paupières clignent à un rythme effréné. Ses yeux se mouillent. Son déjeuner essaye de remonter, les nausées l’agressent.

 

Il ne sent pas la main voulue réconfortante du médecin posée sur son épaule. Il n’arrive pas à voir sa mère, qu’il entraperçoit au coin de son œil, collée au mur, convulsée. Ses mains crispées sur son visage, elle se balance d’avant en arrière, incapable de s’arrêter.

Lui aussi n’arrive pas à se contrôler, à bouger son regard immobilisé sur le lit devant lui. Sur la forme sans vie de Charles Dublas. 49 ans. Chauffeur de bus. Mari. Père. Défunt.

 

La nausée est trop forte, il la libère sur le sol stérilisé de la chambre et les chaussures de marque du chirurgien. Il devra sûrement les repayer et ils n’ont plus d’argent.

Il s’en fiche. Plus rien n’a d’importance. Plus rien ne compte, à partir de maintenant.

 

**

 

Deuxième manche.

Mise de la petite blinde et de la grosse blinde. Distribution des cartes. Suivi simple de la grosse mise par les joueurs sauf Dufour qui se couche. Révélation des trois cartes, ré-enchère par Justin Xiang, premier asiatique, Kissanger et Henri Xiang, l’autre, se couchent, les autres suivent. Révélation de la quatrième carte, suivi de la mise par Romuit, Xiang et Dublas. Révélation de la cinquième carte, Romuit renchérit, Xiang suit mais Dublas se couche.

Les jeux sont découverts, Romuit emporte tout par une quinte. Xiang n’avait qu’une paire.

 

Romain soupire : il n’avait rien mais pour surfer sur son succès avait tenté de bluffer. Mauvaise habitude.

 

**

 

Samedi 15 janvier 2011. Logement universitaire Les Lauréades.

Quatrième étage. Studio six.

 

Trois personnes lancent un regard sombre à Romain Dublas, qui se sent mal à l’aise sur sa chaise. Il a rejoint depuis six heures Christophe, Jonathan et Joan, ses trois meilleurs amis partageant son quotidien en deuxième année d’économie. Ils ont commandé des pizzas, bu, parlé des filles, parlé des cours, bu, joué aux jeux-vidéos, bu et finalement embrayé à minuit sur une partie de poker.

Celle-ci vient de finir après une heure d’âpres affrontements entre ces aficionados. Ils jouent ensemble depuis le début de l’année, depuis que Joan, plus expérimenté qu’eux, adepte de poker en ligne, les a initiés au jeu.

 

Jusque-là, Joan gagnait quasiment continuellement mais laissait parfois ses camarades emporter de petites manches. Mais jamais la manche finale et les quelques billets mis en jeu.

Sauf aujourd’hui.

 

Romain vient de gagner l’ultime manche par un bluff honteux. Lui qui ne jouait jusque-là que lorsqu’il avait quelque chose a tenté un pari fou. Qui a fonctionné.

 

Christophe et Jonathan sont les premiers à se reprendre et à féliciter le jeune homme. Joan reste silencieux, ce qui ne ressemble pas à ce grand brun ténébreux dont le regard d’émeraude fait craquer la gente féminine. Chef autoproclamé et instinctif de leur groupe, il observe étrangement son ami avant de lui aussi exprimer les félicitations d’usage.

Romain ne se trompe cependant pas : Joan n’a pas aimé perdre à son propre jeu. Même s’il agit « comme avant » durant le reste de la soirée, quelques regards et attitudes sont révélateurs.

 

Quelque chose a changé entre eux.

Il a peur de découvrir quoi.

 

**

 

Troisième manche.

Mise de la petite blinde et de la grosse blinde. Distribution des cartes. Suivi simple de la grosse mise par les joueurs, sauf par Henri Xiang qui renchérit et Dufour qui se couche encore. Regard sombre vers lui de toute la table, sans réaction – il a l’habitude. Les autres suivent. Révélation des trois cartes, suivi simple par tous. Révélation de la quatrième carte, ré-enchère importante de la mise par Romuit, les Xiang se couchent, Dublas et Kissanger suivent. Révélation de la cinquième carte, Romuit renchérit, Kissanger se couche et Dublas suit.

Les jeux sont révélés, Dublas dépose une couleur mais Romuit emporte tout par un carré d’as.

 

Romain n’a plus qu’un tiers de ses jetons, Romuit échange un regard complice avec Kissanger. Ils veulent le faire tomber, ils n’ont pas apprécié son précédent bluff, si tôt dans la partie. Il est pris au piège après avoir joué avec le feu.

Sale habitude, là aussi.

 

**

 

Dimanche 16 janvier 2011. 3 rue Gentil.

Deuxième étage, appartement 4.

 

Le réveil est difficile, empli de surprise, de gueule de bois et de terreur. Lui qui s’était couché tard après une soirée alcoolisée mais victorieuse vient d’entendre un bruit de verre brisé à quelques mètres de lui. Son cœur bat si fort qu’il en a mal à la poitrine, ses doigts tremblent. En quelques secondes, Romain est debout, tâtonnant dans l’obscurité de sa chambre pour atteindre la porte.

 

La pizza et l’alcool remontent, mais il se force à pénétrer sans honte dans le couloir et à se précipiter vers la chambre sur sa gauche, à l’extrémité de l’appartement de trois pièces qu’il connaît depuis toujours. Ouvrant la porte à la volée, il prend une grande inspiration pour ne pas tout relâcher sur la moquette beige à laquelle elle tient tant.

Son regard inquiet se pose sur la silhouette recroquevillée au fond du lit. Des yeux sombres le fixent, un visage jauni par la maladie lui adresse une expression de colère à peine contenue. Sa mère est énervée, et à ses pieds trônent les restes du vase et des fleurs qu’il lui avait offerts hier.

 

Elizabeth Dublas est alitée depuis deux ans. Rongée par une maladie dégénérative touchant les nerfs, elle a été frappée par des symptômes étonnamment vigoureux et rapides, la faisant régresser en quelques jours. Elle n’a, selon son médecin, que peu de chance de profiter d’une fin de vie un peu agréable si elle n’accepte pas de se rendre aux Hospices Civils pour se faire soigner. De sa survie, hélas, il n’est plus question.

Cependant, Elizabeth Dublas refuse depuis ces deux années de suivre l’avis médical, autant par rejet de l’endroit où son mari est mort que par conviction personnelle. Elevée dans une forte foi chrétienne, auprès d’une communauté considérée comme extrémiste par l’Eglise, elle n’a jamais eu confiance en la médecine moderne. La disparition éclaire de Charles Dublas n’a fait que confirmer ses doutes sur l’hérésie des traitements actuels, même si rien n’aurait pu le sauver de ses crises cardiaques à répétition.

 

Un mince filet de parole s’échappe de ses lèvres gercées. Les mots sont les mêmes, encore. La déception, la honte d’avoir un fils comme lui sont outrageusement représentées dans son discours, connu par cœur. Elizabeth avait délaissé les croyances extrêmes de son enfance en rencontrant Charles, qui lui avait offert son amour mais surtout une ancre, un univers après la disparition précoce de ses parents. Seule, malade, perdue, elle s’est agrippée à nouveau à ses croyances, se convaincant elle-même que Dieu la punit pour lui avoir tourné le dos et avoir enfanté un fils qui n’est pas à la hauteur, lui qui refuse sa foi et se perd auprès de dégénérés.

Elle en appelle même au souvenir paternel pour culpabiliser Romain, Charles ayant vécu une vie quasi monastique en ne consommant jamais d’alcool et en refusant tout jeu d’argent. Par simple convenance personnelle et non foi aveugle comme elle, mais elle savait très bien l’occulter.

 

Le jeune homme ne dit rien. Il retourne dans sa chambre, silencieux. Comme toujours, il s’assoit sur son lit et sent les larmes monter ; il n’arrive pas toujours à les stopper. Il n’arrive pas toujours à aller au-delà, ici ou devant ses amis. Depuis la maladie, il n’arrive plus à sourire, à rire comme avant. Il n’arrive plus à faire semblant d’aller bien.

Seuls Christophe, Jonathan et Joan sont restés. Toutes ses connaissances l’ont laissé et il ne peut leur en vouloir. Il n’est plus drôle, plus joyeux, plus souriant, et à part à ses proches refuse d’en révéler la raison.

 

Romain se perd dans cette relation. Elle le détruit peu à peu, mais lui aussi n’est pas entièrement innocent. Il sait qu’il aurait dû rentrer plus tôt ou au moins se lever plus tôt, pour venir la voir à son réveil et prendre soin d’elle. Il paye le prix de son erreur en subissant encore ce flot de haine, devenu habituel mais toujours douloureux pour un fils.

Elle est seule et doit exprimer sa douleur, c’est compréhensible. Lui aussi est seul mais ça semble avoir moins d’importance ; il encaisse. C’est la seule chose qu’il fait de bien.

 

**

 

Quatrième manche.

Mise de la petite blinde et de la grosse blinde. Distribution des cartes. Suivi simple de la grosse mise par les joueurs, sauf par Dublas et Henri Xiang qui se couchent. Les autres suivent. Révélation des trois cartes, suivi simple par tous. Révélation de la quatrième carte, ré-enchère importante de la mise par Kissanger, Dufour, Xiang et Romuit suivent. Révélation de la cinquième carte, Romuit renchérit, Xiang et Kissanger se couchent, Dufour suit.

Les jeux sont découverts, Romuit dépose une couleur mais Dufour révèle un carré de valets.

 

Kissanger et Romuit lancent un regard noir à Dufour, Romain comprend que les deux jouent ensemble et veulent fausser la partie. Difficile cependant d’en avertir le dealer, engagé par l’organisation pour distribuer les cartes. Il va devoir faire avec, naviguer entre leurs magouilles et gagner sans se brûler les ailes dans les deux dernières manches.

Il n’a pas le droit d’échouer. Une vie en dépend.

 

**

 

Lundi 24 janvier 2011. Université Lyon 2.

Hall d’entrée.

 

Romain fixe le sol, livide. A ses pieds, son téléphone git, éclaté, immobile. Sa bouche est entrouverte, ses yeux sont rougis par la stupeur et la terreur qui montent en lui. Il est terrorisé, incapable de faire le moindre geste. Les « allo, allo » émis par le téléphone ne sont qu’un vague écho à ses oreilles.

Son esprit est concentré sur le passé, et non plus sur la réalité. Sur un souvenir encore vivace, qui le hante la nuit. Il peut presque sentir à nouveau l’odeur de nettoyant et de propreté qui régnait dans la chambre d’hôpital de son père, quatre ans plus tôt. Il peut presque sentir à nouveau la main du médecin sur son épaule, déjà quasiment intangible à l’époque. Il sent déjà la nausée familière qui veut à nouveau s’échapper.

 

Cette fois-ci, il la retient. Cette fois-ci, il se reprend.

 

Evidemment, Jonathan, Christophe et Joan ne tardent pas à arriver, chacun informé par son visage blême de la nouvelle. Elizabeth Dublas a fait une crise plus grave que les précédentes, la poussant à appeler son médecin par l’intermédiaire de son voisin. Elle n’a même pas pris la peine de l’appeler lui. Elle n’a pas voulu lui demander de l’aide. Il encaisse. Encore.

 

Le médecin a été clair : elle ne survivra pas sans soins hospitaliers. Ou sans médicaments spécifiques, à la légalité peu claire en France et qu’il ne peut prescrire sans que la famille avance l’argent. Mais il peut informer Romain et les aider s’il trouve les fonds nécessaires.

Ça ne guérira pas sa mère mais ça lui offrira une fin de vie moins douloureuse. Malgré ses crises et la souffrance, elle a encore deux à trois ans à vivre. La maladie la ronge, la harcèle, mais prend son temps pour l’emmener. Seuls ces soins peuvent atténuer son drame.

 

Si Jonathan et Christophe sont dépassés, Joan prend la situation en main et emmène Romain à part. L’échange est clair, le discours rapide : il a compris le problème, il sait que Romain ne pourra acheter ces médicaments. Lui-même ne peut avancer la somme, mais il a des contacts dans le milieu du poker, et il sait que Romain a les capacités pour gagner sur quelques tables. A condition qu’il s’entraîne sur les meilleurs sites de poker.

 

C’est la seule solution pour trouver rapidement le financement nécessaire. Les Dublas n’ont pas d’économies suffisantes, ils n’ont plus de famille et il ne pourra pas gagner suffisamment par des petits boulots.

 

Romain retourne chez lui, seul. Perdu. Il sait qu’elle a besoin de ces médicaments, car elle refusera jusqu’à la fin l’hôpital. Et malgré ses paroles et son attitude… Elizabeth reste sa mère. Mais son propre père ne supportait pas les jeux d’argent et elle n’a jamais fait que les condamner au nom de sa foi.

Romain ne peut les trahir une nouvelle fois. Mais il n’a pas le droit de la laisser comme ça.

 

Arrivé devant l’immeuble, il sait ce qu’il a à faire.

Elle le haïra, le rejettera, l’humiliera plus que jamais quand elle saura. Mais au moins sera-t-elle encore là pour le faire.

 

**

 

Cinquième manche.

Mise de la petite blinde et de la grosse blinde. Distribution des cartes. Dufour renchérit immédiatement, Romuit se couche, les autres suivent. Révélation des trois cartes, Kissanger renchérit avec la moitié de ses gains. Les Xiang se couchent, Dufour suit et Dublas fait de même après de longues secondes d’hésitation. Révélation de la quatrième carte, ceux qui restent suivent. Révélation de la cinquième carte, tous suivent encore sauf Dufour qui se couche.

Les jeux sont découverts, Dublas offre une quinte mais Kissanger emporte tout par une couleur.

 

Romain a du mal à respirer. Il n’a presque plus de jetons, à peine pour suivre la dernière partie et renchérir une fois. Il a cru que Kissanger bluffait, lui qui jusque-là ne faisait que suivre Romuit. Il a pensé que cette échappée solitaire n’était basée sur rien. Il a eu tort.

Une erreur qui coûte cher. Une erreur de débutant. Alors qu’il ne l’est plus depuis des mois.

 

**

 

Mercredi 15 juin 2011. Place Bellecour.

Sur un banc.

 

La tension est à son comble.

La dernière manche est lancée par le jeu en ligne. Les joueurs restant misent, certains se couchent. Les cartes sont distribuées avec ce petit bruit informatique qu’il a appris à aimer. Le reste de la partie continue, le bras de fer entamé il y a peu se poursuit face à des images artificielles et des adversaires inconnus. Romain connaît bien maintenant cet affrontement invisible, cette quasi-haine contre le vide numérique.

Il connaît aussi bien la victoire, le cri de jouissance en voyant que le plan a fonctionné. Il imagine les échecs des autres et sourit. Il croise ses doigts derrière son crâne et se prélasse au soleil. La voix le hélant derrière lui l’empêche d’en profiter pleinement.

 

L’ordinateur portable lui échappe des mains mais est heureusement rattrapé in extremis. L’impatience et la surprise l’ont déconcentré. L’arrivée de Joan, discrètement et subrepticement, lui a presque fait perdre ce qui est devenu depuis des semaines un outil de travail.

 

Romain finit quelques clics indispensables et referme l’engin pour fixer dans les yeux son ami. Lui qui avant était toujours renfermé et timide a changé depuis qu’il a commencé à jouer sérieusement sur les sites de poker sur le net. Ses dernières réussites dans les parties entre amis ont été confirmées par des gains de plus en plus élevés sur les meilleurs sites de poker en ligne.

 

Après quelques échecs et un peu de découragement, Romain a en effet appris à jouer au poker de façon quasi professionnelle. S’entraînant chaque nuit, quand sa mère s’endort et qu’il devrait travailler ses cours, il a passé les dernières semaines à affiner son jeu, sa technique, son instinct et son expérience dans un seul but : offrir à Elizabeth Dublas plus de sérénité. Et à lui aussi, par la même occasion.

 

Joan comprend, évidemment. Il sait dans quel état est son ami depuis l’annonce des derniers symptômes de la maladie, et il veut l’aider. Ils ont décidé tous deux d’analyser le niveau de Romain par une partie rapide avec des camarades de Joan. Aujourd’hui.

 

Deux heures après, les deux étudiants sortent d’un café anonyme du centre-ville. Sereins. Et inquiets.

Sereins parce que Romain a gagné une partie qui aurait été difficile pour Joan, et il y est parvenu même assez aisément grâce aux heures passées au poker sur en ligne. Mais inquiets parce qu’il peut désormais concourir sur une table semi-professionnelle et qu’il va ainsi devoir y déposer tous ses gains et ses économies pour pouvoir s’opposer à d’autres adversaires. Et ça, c’est bien différent du poker sur le net.

 

Les deux amis savent que Romain est face à une opportunité qui ne se représentera pas. Le jeune homme ne cède cependant pas et Joan lui arrange sa participation à un tournoi d’exhibition, le laissant quelques minutes seul.

Oui, Romain a peur mais il vient de passer plusieurs mois à gagner, encore et encore, sur Internet. Il a de l’habitude du jeu et de la pression.

 

Il réussira. Il ne peut faire autrement, alors que le souvenir de sa mère recroquevillée dans le lit et incapable de bouger le harcèle dès qu’il quitte cette scène de cauchemar.

Romain a passé des mois de nuits sans sommeil et sans repos pour se préparer et se forger une expérience. Il est temps que cela serve.

 

**

 

Dernière manche.

Mise de la petite blinde et de la grosse blinde. Distribution des cartes. Suivi simple de la grosse mise par tous les joueurs. Révélation des trois cartes, Romuit renchérit, Kissanger renchérit encore plus derrière, Dufour aussi. Les Xiang suivent, Dublas hésite, longuement, très longuement. Le responsable de l’organisation est même obligé de lui demander deux fois de se décider. Le jeune homme s’empourpre, baisse les yeux, cherche dans la foule un visage ami mais ne trouve que des inconnus souriants de sa détresse.

Les Xiang et Dufour se permettent même de le rappeler à l’ordre. Il soupire, vaincu,  puis annonce qu’il met tout ce qui lui reste et fait donc tapis. Révélation de la quatrième carte, suivi par tous. Révélation de la cinquième carte, pas d’autre mouvement. Romuit et Kissanger lancent des regards amusés à Dublas, la foule s’est rapprochée de cette table dont la partie se termine.

Les jeux sont découverts, les Xiang ne peuvent offrir qu’une paire de trois et une paire de cinq. Dufour a un brelan de six, mais Romuit affiche fièrement sa quinte avec six, cinq et quatre déjà présents sur la table. Kissanger n’a fait que bluffer et ne dépose que des cartes inutiles sur la table.

 

Tous se tournent vers Dublas, dont le regard est toujours rivé sur la table. Son dos est vouté, ses mains tremblantes. Ses yeux sont rougis par les larmes qu’il tente de ravaler.

A nouveau, le maître du jeu rappelle les règles et lui intime l’ordre de révéler ses cartes, pour en finir.

 

Lentement, le jeune homme obéit et dépose ses deux cartes. Un reniflement enfantin, un long soupir las suivent ce difficile instant.

 

**

 

Jeudi 14 juillet 2011. 3 rue Gentil.

Deux heures plus tard.

 

Romain est devant la porte de l’immeuble. Il n’arrive pas à rentrer.

A ses pieds, son téléphone repose à nouveau, éclaté encore une fois. Il n’a pas osé l’allumer avant d’être devant chez lui, n’a pas osé écouter les messages de Christophe, Jonathan et Joan. Il pensait que sa boîte vocale serait remplie de dédicaces sympathiques de ses amis, d’encouragements chaleureux – il s’est trompé.

 

Seul un message trônait fièrement dans sa messagerie. De sa mère.

 

Dix minutes. Dix minutes d’un flot ininterrompu d’insultes, de reproches et de rancœurs. Beaucoup de ce comportement vient de la maladie, il le sait. La douleur est si forte qu’elle doit sortir à un moment, et il est le seul à partager sa vie, maintenant. Seule, sans mari, anéantie par un mal qu’elle ne peut combattre, Elizabeth Dublas ne pense pas forcément ce qu’elle dit.

 

Oui, Romain le sait. Mais deux ans, c’est bien trop long pour quelqu’un qui souffre, lui aussi, de la perte d’un être cher. Sa mère ne supporte pas son absence, mais lui non plus n’arrive pas à compenser. Et il fait avec, pour l’aider, pour pallier ses déficiences et prendre soin d’elle.

 

La chaleur lourde de l’été le pousse à enlever sa veste. Il soupire longuement et entend les bruits de la rue, des voitures filer sur le bitume, des coups de klaxon retentir derrière lui.

Dans son esprit se bousculent les images de son enfance, joyeuse auprès de ses parents unis et toujours présents pour lui, de son adolescence paisible et des doux moments passés auprès d’eux. Mais résonnent à ses oreilles les reproches et rancœurs, les humiliations et horreurs qu’elle ne peut s’empêcher de lui balancer dès qu’elle le voit. Dès qu’il passe la porte de sa chambre pour la nourrir, la laver et la soigner.

 

Les klaxons, encore. Romain baisse les yeux, sa main se pose sur la poignée de la porte de l’immeuble quand celle-ci s’ouvre, révélant un voisin chaleureux. Premier sourire de la journée dans cet endroit. Quelques mots prononcés, quelques banalités échangées, un service demandé et accepté, une enveloppe transmise et un salut sympathique.

Romain n’a pas hésité et recule, se retourne et sourit. Pour la première fois de la journée ici.

 

Calmement, il se rapproche du véhicule où l’attend Joan. Derrière lui, le voisin rentre à nouveau, la porte se fermant sur sa silhouette remontant les escaliers pour amener l’enveloppe à Elizabeth Dublas.

Son fils, lui, s’assoit dans la voiture et sent sa puissance l’emmener loin du 3 rue Gentil. Joan lui demande où il veut aller, alors qu’ils attendent au feu rouge d’un carrefour. A droite, le cabinet du médecin où il peut confirmer sa commande discrète de médicaments. A gauche, l’inconnu, l’autoroute, l’aventure.

 

Romain sourit, malgré la chaleur qui règne dans l’habitacle. Il sort quelque chose de sa veste repliée sur ses jambes pour se faire un peu d’air frais. Joan rit alors que son ami se ventile avec les dizaines de billets qu’il a gagnés deux heures plus tôt.

Quinte flush, messieurs Romuit, Kissanger et Xiang. C’était une bien mauvaise idée de suivre le bluff du « petit jeune des meilleurs sites de poker ».

 

Joan démarre sous les instructions de Romain. Sa mère passera une fin de vie tranquille. Lui aussi.

Commenter cet article

Jonathan 24/08/2011 16:46


Une bien belle nouvelle, même pour moi qui ne suis pas fan du poker. J'ai bien cru qu'il n'avait pas gagné le bougre (j'ai même été jusqu'à croire à une vengeance de son camarade humilié, mais non,
je devrais arrêter le cinéma Hollywoodien).
De ce que j'en ai ressentit, le rythme de la nouvelle est franchement agréable. Beau Travail, bonne continuation.


BenT 24/08/2011 22:26



Merci, cher inconnu !



Maxime 01/08/2011 12:22


Très bonne nouvelle, persévérez! :)


Romain 27/07/2011 17:14


Ceci est un commentaire, puisque tu y tiens tant !
Mais j'ai déjà donné mon avis sur ce travail et je considère qu'un compliment par mois est déjà un dépassement de mon quota.
Alors va en enfer ! =D


BenT 27/07/2011 19:30


J'y chauffe ta place.