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Le château - 1er mars 2011

Publié le par BenT

Bonjour à tous,

 

Je vous propose aujourd'hui un petit texte, peu ambitieux, court mais qui m'a donné beaucoup de plaisir à écrire. Je me lance ici plus sur le fantastique en traçant des liens entre un des célèbres auteurs de ce genre et... le Moyen-Age. J'espère être dans les clous et respecter les deux genres. Bonne lecture !

 

 

Le château

 

France, Massif Central. 1232.

 

« Exorcizamus te, omnis immundus spiritus, omnis satanica potestas, omni… IIIIIIIIIIIIIAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAARGHHH !!! »

 

Le curé hurla, les yeux révulsés et fixés sur son ventre qui libérait, fendu, ses viscères. Sa robe de bure se colora en rouge, son sang s’écoulait sur les dalles sombres et froides de la chapelle. Derrière la lourde porte en bois, les hommes du Baron de Rotanne s’armaient, prêts à la bataille – prêts à la mort.

A l’intérieur, leur seigneur essuyait son épée ruisselante sur l’habit de sa victime. A ses côtés, sa femme pleurait, allongée sur le sol, désespérée. Leur petite fille, de deux ans à peine, reposait assise sur les pierres fraîches. Elle déposa délicatement son index dans la mare de sang qui se formait devant elle. Elle regarda son doigt étrangement coloré et ri.

 

Ludovic de Rotanne frissonna. L’Enfer était sur eux.

 

« Monstre… sale monstre… faire ça en une chapelle… devant Dieu… qui nous regarde et nous juge !!!

-       Vous savez que c’était la seule solution.

-       NON !!! Je ne peux l’accepter ! Un… un prêtre, en sa maison ! C’est… c’est le pire des sacrilèges !

-       Il en est de bien pire. Mes hommes se feraient un plaisir de vous les inculquer si vous continuez ainsi. »

 

Isabelle de Rotanne releva son visage ravagé par les pleurs pour offrir un regard de haine et de dégoût envers son époux. Ses traits parfaits, normalement magnifiés par ses longues boucles rousses, n’étaient plus que l’expression de sa colère et de sa rage envers cette brute qui n’était plus l’homme qu’elle avait épousé.

Puant, sale, Ludovic n’était en effet plus que l’ombre de l’être raffiné qu’il avait été quand ils s’étaient mariés pour unir leurs deux familles. Jadis distingué et éduqué, il se terrait désormais derrière sa lourde armure de métal et les armoiries de sa famille, un cheval gigantesque et enflammé. Le Baron avait aussi laissé pousser sa chevelure sombre et une épaisse barbe piquait vigoureusement le visage poupin de son enfant quand il l’embrassait.

 

Cela faisait des mois qu’il ne faisait plus attention à sa personne, persuadé que ce moment viendrait et cherchant à l’empêcher. Manifestement, ses efforts n’avaient pas été suffisants.

 

« Dieu vous brûlera pour ce que vous avez fait.

-       Dieu se détourne de notre château et vous le savez. Il n’y a que moi ici pour vous protéger et pour sauver notre petite Elodie.

-       Vous voulez nous tuer !!! Vous voulez lui arracher le cœur !

-       Mais non, jamais. Je ne suis là que pour empêcher qu’il vous arrive quelque chose. »

 

Ludovic de Rotanne lâche la robe de bure et entend sa lourde lame cogner contre la dalle de la chapelle. Celle-ci avait été construite par son père, en même temps que ce donjon et le reste du château. La structure n’avait pas la beauté et la sécurité d’autres constructions de la région, mais sa famille s’était forgée une forte réputation depuis qu’Henri, le père de Ludovic, avait participé à la victorieuse prise de Constantinople en 1204.

 

Grâce au butin ramené de la cité légendaire, il avait pu faire construire ces quatre tours entourées de solides murs et ce grand donjon. Ludovic était né quelques mois plus tard, signe d’espoir dans ce château troublé par les souvenirs douloureux de croisade d’Henri.

Celui-ci mourut étrangement, dans son lit, fin 1205 : le visage ravagé par un cri terrible d’agonie inexpliqué, il semblait être mort de peur alors que son porte était continuellement gardée par un de ses plus fidèles soldats. Des circonstances restées bien sûr secrètes.

 

Ludovic avait donc grandi sans père, hanté par cette figure légendaire qui avait tant marqué la région et les gens qui évoluaient autour de lui. Il avait toujours voulu lui faire honneur, il avait toujours essayé de faire de son mieux pour lui ressembler et éviter que le château et ses habitants soient menacés. Il avait compris, grâce à ce que les vassaux de son père lui avaient expliqué, que le château avait toujours été un rêve et un espoir pour Henri, et il était décidé à le protéger à tout prix.

 

Rien d’humain, s’était-il juré, ne devait jamais faire tomber ces portes et ces murs. Les Barons de Rotanne devaient faire le serment de donner leurs vies pour que cette bâtisse reste debout et que ceux qui demandaient sa sécurité puissent ne jamais rien craindre derrière ces murs.

 

C’était pour cela que Ludovic avait toujours cherché à renforcer le château, à obtenir les meilleures armes possibles pour ses hommes, à apprendre des meilleurs maîtres. Il voulait faire honneur à son père et se rapprocher de lui en partageant son rêve, son but.

Cependant, alors que les bruits de la Bête parvenaient à ses oreilles malgré les lourdes pierres qui le séparaient de l’extérieur, il se rendait compte que tout cela avait été insuffisant. Qu’il était allé trop loin.

 

« J’espère vivre assez longtemps pour voir la Bête vous dévorer. J’espère pouvoir rire en voyant vos entrailles arrachées par ses crocs inhumains. J’espère pouvoir acclamer la Bête quand elle arrachera votre cœur encore chaud !!! »

 

Ludovic ne regarda même pas son épouse alors qu’elle continuait à l’insulter et à lui souhaiter les pires horreurs. Son esprit avait quitté son être et seule sa folie s’exprimait maintenant. Il hésitait à lui laisser la petite, mais il savait qu’au fond Isabelle ne lui ferait jamais rien. Elle aimait cet enfant plus que tout et jamais il n’avait vu un tel attachement entre deux êtres. A une époque, il en avait même éprouvé une quelconque jalousie. Tout cela était bien loin, maintenant.

 

« Léon. Qu’en est-il ? »

 

Le Baron avait ouvert la lourde porte de la chapelle pour s’adresser à son meilleur soldat, lui-même fils d’un fidèle de son père. Les deux hommes avaient grandi ensemble, avaient appris ensemble et avaient tous deux tentés d’être dignes de l’héritage paternel. Le regard qu’ils échangèrent était clair sur leur échec et les sentiments qu’ils éprouvaient.

 

« La… elle arrive, monseigneur. Sous peu, la porte va céder.

-       Crois-tu que ce pont-levis, cette nouvelle idée pour défendre un château, aurait pu nous aider ?

-       Je ne crois pas, monseigneur. Je ne pense pas que l’eau aurait pu stopper la Bête.

-       Je vois. Comment sont les hommes ? »

 

Léon jeta un regard autour de lui, vérifiant que les deux soldats postés autour de la chapelle n’écoutaient pas. Il s’approcha de Ludovic pour lui parler plus bas.

 

« Ils ont peur. Ils… ils ne savent pas pour… pour la Bête, mais ils sont bien conscients qu’elle va bientôt entrer et qu’ils ne pourront rien contre elle.

-       N’ont-ils pas tenté de…

-       Non, monseigneur. Non. »

 

La force de la certitude de Léon rassura quelques secondes le Baron. Avant qu’il ne se souvienne de ce qu’ils devaient affronter.

 

« Léon, je… »

 

Ludovic fut stoppé par l’explosion de l’énorme porte en bois qui protégeait jusque-là le château de Rotanne. Plusieurs hommes descendirent des tours pour se rassembler et protéger leur seigneur, mais tous furent terrorisés et immobilisés par la créature qui leur faisait face, entourée des débris d’une porte que vingt hommes ne parvenaient que difficilement à soulever.

 

Un cheval de flammes, gigantesque, les observait.

Le regard presque humain, terrifiant. De ses narines sortait des nuages de fumée sombre. Une figure d’Enfer.

 

La Bête fonça sur les hommes les plus proches et les frappa avec ses sabots et son visage, brûlant les plus chanceux et brisant les os et les corps des autres. Rapidement, le silence qui s’était abattu lors de son apparition se transforma en tumulte de cris, de bruits d’épées et d’armures.

 

Certains essayèrent de se battre. Certains essayèrent de fuir. Tous furent attrapés et détruits par la Bête.

 

Méthodiquement, elle s’acharna sur chacun des hommes et vassaux de Ludovic. Ce dernier essaya bien de se jeter sur la créature après avoir refermé la porte de la chapelle, mais la Bête l’évitait toujours – comme si elle le gardait pour la fin. Et il savait bien que c’était le cas, qu’il était comme un dessert pour cette ignominie.

 

Finalement, après de longues minutes de massacre et d’horreur, la Bête se posta devant le Baron, ses yeux de feu plantés dans les iris sombres du seigneur. Il ne prononça aucune parole : il savait que c’était inutile.

Il connaissait cette chose… il était responsable de sa présence ici.

 

Ludovic avait été aveuglé par son serment, par sa rage de respecter la promesse faite à son père et d’offrir au château sa meilleure protection. Fouillant les papiers de son père, il était tombé sur une page ramenée secrètement et prudemment de Babylone.

Issue d’un manuscrit arabe, il était parvenu à la faire traduire par un moine lettré de la région et revenu des croisades, qui avait étonnamment disparu peu après avoir réussi à déchiffrer l’écriture étrangère.

 

La page était une incantation diabolique servant à créer le parfait protecteur pour celui qui le voulait. Cependant, l’homme devait sacrifier ce qu’il avait de plus cher pour aboutir au protecteur. Le Baron s’était longtemps refusé à aller jusque-là pour protéger le château, mais les années passant, sa peur de voir la bâtisse tomber aux mains de ses ennemis locaux ou des mouvements étrangers grandissait.

 

Peu à peu, le serment était devenu une prison pour Ludovic, qui ne vivait que pour renforcer la protection du château. Se détachant de sa femme, obnubilé par sa « mission » et par la page de manuscrit, qui représentait une solution tentante mais terrible. Il n’avait jamais réussi à déterminer ce qui était le plus important à ses yeux : le château ou sa famille, sa descendance, l’honneur familial.

Même s’il désirait la paix en son château, les jours passés auprès des siens, d’Isabelle, qu’il avait appris à aimer, et maintenant de leur petite Anne, étaient les plus beaux de son existence. Il était heureux grâce à eux.

 

Hélas, ces jours n’étaient pas éternels et trop souvent la peur que le rêve de son père disparaisse, le rêve de ce père absent et légendaire, se fit plus forte. Il avait entonné l’incantation. Et découvert ce à quoi il tenait le plus : le château.

Tous en sa famille périraient quand même pour cela.

 

Ludovic de Rotanne s’était perdu dans sa quête de protection et avait entonné l’incantation pour créer le parfait protecteur du château – ce même château que le protecteur devait détruire comme contrepartie de l’incantation.

 

Le Baron ne disait toujours rien, son regard fixé sur la créature devant lui. Lentement, il releva l’épée de son père et tenta de frapper la Bête.

Alors que celle-ci l’évitait, il entendit la lourde porte de bois s’ouvrir derrière lui. Et tandis que les sabots de la Bête le frappaient et s’acharnaient sur son corps tombé au sol, les rires sadiques de son épouse accompagnèrent son lent et douloureux trépas.

 

Au fond, Ludovic avait respecté son serment : rien d’humain n’avait fait tomber les portes et les murs du château – grâce à son protecteur. Hélas, c’était une bien sombre satisfaction à emporter dans la tombe.

 

***

 

France, Massif Central, 1232. Le lendemain.

 

Deux cavaliers regardent les ruines du château de Rotanne. Tous deux sont bien habillés, mais sans luxe et sans noblesse. Lourdement armés, ils ne craignent ni les bandits, ni les armés.

Le cavalier de droite porte une enfant sur l’avant de sa selle.

 

« Avez-vous récupéré la page manquante ?

-       En effet. Elle se trouvait près du cœur du Baron de Rotanne.

-       L’hérétique aura voulu montrer sa foi en le démon jusqu’à la fin.

-       Oui. Que faire, maintenant ?

-       Sa sainteté le Pape a décidé d’interdire l’édition latine d’Olaus Wormius.

-       Celle de 1228 ?

-       Oui.

-       Il est donc à espérer que le Kitab al Azif, le livre du dément Abdul Al-Hazred, soit à jamais perdu pour la chrétienté et l’humanité.

-       Certes. Nos hommes à Babylone ont détruit les exemplaires trouvés là-bas.

-       Et cette page ?

-       Elle sera brûlée en cette heure.

-       Bien. Mais que faire de ces ruines ?

-       Les seigneurs locaux seront heureux de profiter de ces terres. Et un peu d’or leur permettra de ne pas poser de questions.

-       Il sera cependant compliqué d’empêcher les rumeurs sur l’étrange disparition du Baron de Rotanne, de sa femme et de ses hommes. Cette enfant sera recherchée, si son corps n’est pas retrouvé.

-       Quelle enfant ? »

 

Le cavalier sortit une dague et la planta dans le corps encore poupin de la petite Anne. Celle-ci s’éteignit dans un gargouillis immonde, qui n’arracha même pas une grimace aux deux hommes. Le cavalier prit le petit corps et le lança sans ménagement vers les ruines.

 

« Et quel Baron de Rotanne ? Il n’y eut jamais de château, jamais de Baron, jamais de Rotanne. Nous allons payer ses voisins pour qu’ils se taisent et se rappellent d’oublier son existence. Nul ne doit connaître cette histoire, connaître l’existence de ce que Wormius appelle le Necronomicon. C’est notre devoir d’agir pour l’ignorance des peuples. En tant que chrétien. En tant qu’homme. »

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