Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les Voies de l'Oubli - Nouvelle du 05 février 2012

Publié le par BenT

Bonsoir à tous.

 

Aujourd'hui, une fois n'est pas coutume, je vous propose une nouvelle que j'ai rédigée aujourd'hui même. Inspirée par un tableau découvert récemment, elle est assez courte et, j'espère, assez bonne.

Bonne lecture à tous !

 

Les Voies de l'Oubli

 

Un râle s’échappe de ses lèvres gercées. Ses muscles hurlent tandis qu’il les sollicite encore une fois pour gravir cette énième marche rocheuse. La pierre noire est coupante, elle racle et coupe ses paumes, ses cuisses, son torse. Il serre les dents, se glisse sur ce pan de montagne et soupire.
Il est exténué – mais il avancera encore. Après une petite pause.

Allongé sur le dos, les poumons en feu, les mains tremblantes, il ferme les yeux. Il espère se réveiller chez lui, dans sa chambre, dans son lit, auprès des siens ; loin de cette Montagne Sans Nom, loin de cette ascension, loin de cet enfer – loin de cette quête.

Sur sa gauche, la Rivière Sans Nom coule et l’éclabousse. Des jets d’eau enflammée brûlent sa peau ; il ne réagit pas. Depuis qu’il a débuté cette épreuve, son corps entier a été aspergé à chaque instant par des gouttes, des filets d’eau enflammée essaimés dans chaque pan de la Montagne. Il ne compte plus, déjà, les brûlures, les rougeurs et les blessures ; ce n’est rien face à sa migraine.

Depuis qu’il a débuté l’ascension, son crâne semble être sur le point d’exploser à chaque instant. Ses oreilles résonnent comme si une bombe avait explosé à côté de son visage ; ses yeux pleurent sans discontinuer ; ses dents s’entrechoquent par réflexe ; ses lèvres laissent couler des flots de bave sans qu’il s’en rende compte.
Il est usé : il ne tiendra pas plus longtemps – mais il n’a pas le choix. C’est la seule façon de retrouver sa famille et de regagner le Royaume.

Il se relève, lentement. Difficilement. Douloureusement.
Ses mains crispées grattent le sol pour le soulever, l’aider à retrouver l’usage de ses jambes. Ses talons s’écorchent encore sur la roche noire, tellement noire qu’il a l’impression d’être en enfer –mais l’enfer doit être plus doux qu’ici.

Debout, ses yeux rougis par la chaleur et les larmes se posent sur la surface rocheuse devant lui, qu’il doit encore grimper. Au-delà, la Rivière Sans Nom empêche le passage en ligne droite, mais il sait qu’il y a d’autres chemins pour arriver à sa destination, en se dirigeant sur les côtés ; il aura un petit retard, mais il ne peut nager dans cette eau enflammée. Personne n’arrive à y survivre plus de quelques secondes, et il n’a que trop vu des squelettes qui flottent ou qui s’échouent dans les coudes de la Rivière. Il ne veut pas devenir l’un d’entre eux.

A nouveau, ses mains ensanglantées s’agrippent au rebord, poussent et l’élèvent au niveau adéquat pour glisser, difficilement encore, sur la prochaine étape de son parcours. L’eau enflammée n’a jamais été aussi proche, son souffle ardent l’agresse et bloque sa respiration.
A nouveau, il doit ouvrir la bouche pour chercher l’air face à cet enfer sec, qui gerce ses lèvres et les fait exploser peu à peu dans des geysers de sang. En inspirant, il se masse le haut du nez et hésite à regarder clairement devant lui – au-delà de la Rivière, au-delà de cet enfer. Vers le haut de la Montagne Sans Nom, vers… l’Oubli. Sa destination.

Il le voit, d’ici. Même s’il n’est, malheureusement, qu’au début de l’ascension, il peut quand même déjà découvrir l’objet de sa lutte. Les mains blessées sur ses hanches nues, il fixe le sommet de la Montagne, de ces rochers noirs et mortels. Au-dessus de ces formes forgées dans la terre, coupantes et violentes, l’Oubli… l’Oubli apparaît.

Un feu flotte au-dessus de la Montagne Sans Nom, énorme, monstrueux, irréel – magnifique. Son cœur formé d’un magma jaune vif, aveuglant, il est entouré de flammes d’un rouge si agressif qu’on dirait du sang. Elles lèchent le sommet et le ciel, rougit par l’intensité du feu qui a élu domicile des milliers d’années auparavant au-dessus de la Montagne Sans Nom, voisin du Royuame.
C’est sa destination – c’est ce qu’il doit rapporter. Il doit ramener un peu du Feu de l’Oubli pour racheter ses fautes et contenter le Royaume. La Princesse en a besoin.

Lentement, il se détourne de ce spectacle prenant, terrifiant, et se remet en marche. Se dirigeant sur sa droite, il fait glisser ses pieds nus et sales sur la roche. Il souffre, bien sûr, à chaque pas mais continue à avancer. Sa femme, sa fille… elles méritent tout ça, elles méritent de se battre autant.
Il n’aurait pas dû se rebeller, il n’aurait pas dû évoquer à haute voix des mots comme « injustice », « tyrannie » ou « droits ». Il a eu tort de croire pouvoir changer sa place, leurs places – ils sont nés au service du Royaume, ils ne peuvent changer leurs destinés.

Il a bien compris ce que le Prêtre a expliqué, dans les geôles, mais c’est trop tard. Il doit payer pour ses crimes, mais a bénéficié heureusement de l’Offre. Rares sont ceux qui peuvent troquer le bourreau contre l’Offre, mais le Roi a été magnanime. La Princesse a besoin du Feu, et il doit le lui ramener – pour pouvoir rentrer et retrouver sa famille. Ses femmes. Luna et… et…

Un cri s’échappe de ses lèvres blessées. Il chute, roule sur la roche et sent sa chair brûler au contact de l’eau. Un mouvement inopiné de la Rivière, un débordement imprévisible et qu’il n’avait pas su devancer, trop pris dans ses pensées.
Propulsé contre la roche, il sent la chair de son épaule s’ouvrir. Des flots de sang glissent dans l’eau enflammée, qui le recouvre en quelques secondes. Son cri de douleur et de terreur s’étouffe dans la Rivière, alors que son flux continu le pousse de plus en plus vers le bas, vers la plaine, vers le Royaume – vers l’échec.

Ses mains s’agrippent au bord, qui n’était pas si près quelques secondes auparavant. Il sent, il voit sa chair brûler, se décoller, disparaître dans le flux des eaux enflammées. Ses lèvres explosent, ses narines sont englouties, ses poumons se noient – mais il ne peut pas abandonner. Il ne peut pas laisser le Roi, et… et… sa famille. Oui, c’est ça. Sa famille. C’est pour elle qu’il se bat, et grâce à elle qu’il trouve la force de se jeter sur son flanc gauche.

Avec l’énergie du désespoir, il parvient à s’arracher de l’étreinte enflammée de la Rivière et se précipite sur un autre rocher, qui a échappé à la crue. En tombant lourdement dessus, il pousse un long râle de douleur – et un soupir de soulagement.
Sans savoir pourquoi, il a réussi à sortir de l’eau enflammée. Son instinct a réagi avant lui, mais peut-être trop tard. Son corps… souffre. Beaucoup. Trop, sûrement : il n’ose voir l’étendue des dégâts, mais il sent que les brûlures sont profondes – très profondes.

Il se relève, cependant. Il serre les dents, crispe ses mains et se retrouve debout, mû par une énergie dont il ne se savait pas capable. Il doit avancer, il doit se battre – pour sa famille. Pour… sa… femme… ? Oui, il a une femme. Et… un enfant. Jeune. Sûrement jeune, oui. Mais… son nom… il ne sait pas. Plus.

Il avance. Il doit… trouver. Oui, trouver quelque chose. Le… feu, le Feu de… de la Montagne, voilà. Pour… quelqu’un. Un homme, vieux, dur, froid – mais juste. Et… triste. Très triste, même s’il n’arrive plus à se souvenir de son visage.

Il l’a envoyé ici pour le Feu. Pour… quelqu’un. Sa… femme ? Non. Sa… fille, oui. Plutôt sa fille. Elle en a besoin. Elle veut… elle ne veut pas brûler, c’est sûr. Elle veut… elle en a besoin. Pour… pourquoi ? Pour… brûler quelque chose. Pas physiquement, mais… dans… son esprit. Ses souvenirs. Elle veut… oublier, mais il n’est plus sûr. Oublier… quelqu’un… un homme, peut-être… un chagrin, sûrement… mais il n’en sait rien, en fait. Il avance, il fait glisser ses pieds blessés sur cette roche noire et coupante, et il ne sait pas pourquoi.

Il a peur. Son esprit est aussi troué que sa peau, ravagée par… par… il ne sait plus. Il est… blessé, il le voit bien, mais il ne sait plus pourquoi.
Il doit avancer. Il doit mettre un pied devant l’autre, dépasser la douleur et rejoindre le sommet. Pour trouver… trouver… ce qu’il cherche. Il ne sait plus quoi, mais il trouvera… il trouvera sûrement. Sa migraine va s’arrêter, il va se reprendre, dépasser la douleur et… se rappeler. De tout. De tous.

Un cri s’échappe de ses lèvres blessées. Il chute, roule sur la roche et sent sa chair brûler au contact de l’eau. Un mouvement inopiné de la Rivière, un débordement imprévisible et qu’il n’avait pas su devancer, trop pris dans ses pensées.
Propulsé contre la roche, il sent la chair de son épaule s’ouvrir – encore, même s’il ne se souvient pas s’être blessé auparavant. Il glisse, se laisse déborder, sent plusieurs fois la roche érafler son dos.

Il tombe de plusieurs mètres, revient en arrière et se dirige vers la plaine… mais se maintient, miraculeusement. Avec l’énergie du désespoir, il s’acharne, renforce la prise de ses doigts ensanglantés et attend. Il n’a pas les forces pour se jeter sur le côté, pour changer de rocher ; il ne peut que rester là, tenir et espérer que la crue n’était que temporaire – et elle l’est.

Au bout de quelques minutes, l’eau enflammée ne coule plus sur son corps nu et ensanglanté. La Rivière Sans Nom a débordé mais seulement pour quelques instants – il a échappé au pire, mais son corps souffre. Il doit remonter… enfin, monter. Il est encore au début de son ascension, après tout.

Un râle s’échappe de ses lèvres gercées. Ses muscles hurlent tandis qu’il les sollicite encore une fois pour gravir cette énième marche rocheuse. La pierre noire est coupante, elle racle et coupe ses paumes, ses cuisses, son torse. Il serre les dents, se glisse sur ce pan de Montagne et soupire.
Il est exténué – mais il avancera encore. Après une nouvelle petite pause.

***

« Sire… cela fait déjà une semaine », murmure le conseiller agenouillé devant le trône et le vieil homme usé qui l’occupe depuis trop longtemps déjà.
« Oui… je sais. Il faut… il faut en envoyer un autre », répond-il d’une voix lasse, ses yeux rougis par la fatigue fixés sur le portrait d’une jeune fille souriante, de quinze ans à peine. Un long soupir s’échappe de sa poitrine fatiguée.
« Ce sera fait, Sire, mais… ce sera le cinquième… »
« Déjà ? »
« Oui, Sire. Déjà quatre ont échoué », souligne-t-il en baissant le visage. Evoquer de tels sujets n’est plaisant pour personne, et il craint la colère royale. Le vieux Roi n’a plus que cela pour évacuer son intense tristesse.
« Je… vois. Envoyez un cinquième, donc. »
« Cela… cela vaut-il encore la peine ? », ose-t-il en s’attendant au pire.
« Comment osez-vous ? Bien sûr que cela vaut encore la peine ! Ma fille se meurt, agonise dans sa chambre depuis des mois parce qu’elle ne se remet guère de la disparition de son fiancé ! Seul le Feu de l’Oubli peut faire disparaître de son esprit les souvenirs de cet homme ! Seul le Feu de l’Oubli peut me rendre ma… ma fille unique ! », hurle le vieil homme d’une voix forte, mais qui n’est que le fantôme de ses rugissements d’antan.
« Bien sûr, Sire, bien sûr. Veuillez excuser mes paroles… blessantes. Et inadaptées », murmure-t-il pathétiquement.
« Vos excuses sont… acceptées, mon vieil ami. Nous avons trop vécu ensemble. Allez me quérir un autre de ces criminels, qu’il vienne ici pour entendre l’Offre. Ma fille… a besoin de ce Feu. Et elle l’aura, dussé-je vidé mes geôles et… et le Royaume tout entier ! », menace-t-il, mais sans fougue.

Le conseiller se relève, salue le Roi et se retire.
Le Feu de l’Oubli doit être ramené, oui, mais pas pour la pauvre enfant, que les médecins ont déjà condamné : elle ne pourra revenir de son chagrin. Le Feu de l’Oubli doit être ramené ici pour le Roi, pour qu’il puisse consacrer ses dernières années aux vivants, et oublier. C’est son seul espoir – et celui de tout un Royaume, malheureusement.

 

 

 

 

 

Nouvelle inspirée du tableau Sadak in Search of the Waters of Oblivion de John Martin :

http://www.art-prints-on-demand.com/kunst/john_martin/sou81954.jpg

Commenter cet article

rirox 07/02/2012 10:42

Bah purée.Je ne dirais pas que tu nous a habitués à plus joyeux,mais presque.Enfin, c'était très bon. Très dur,mais j'ai beaucoup aimé cette nouvelle. Et le tableau,soit dit en passant. Ils
s'illustrent très bien l'un l'autre.

BenT 07/02/2012 11:21


Merci. :) Ne t'en fais pas, la nouvelle ne reproduit pas mon moral mais je ne voyais pas comment réaliser autrement cette histoire, inspirée par ce tableau qui me semble désespéré en lui-même.
Merci de l'avis en tout cas !