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Lumière sur Mystic River - Je m'essaie aux critiques littéraires

Publié le par Benjamin Thomas

Bonjour.

Alors que je prépare un nouveau texte, j'ai lu en quelques jours ce livre et je me propose d'en dire quelques mots. Loin de moi l'envie de m'élever en critique littéraire, mais ayant beaucoup apprécié cette histoire et sa construction, j'ai eu envie de rédiger quelques réflexions personnelles à son propos.

 

Mystic River de Dennis LEHANE

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51Q2P5KQSHL._SL500_AA300_.jpg

 

Résumé : Ce jour de 1975, Sean, Jimmy et Dave sont loin de se douter que leur destin va basculer de façon irrémédiable. Une voiture s'arrête à la hauteur des enfants, deux hommes qui se prétendent policiers font monter Dave avec eux sous prétexte de la ramener chez lui. Il ne reparaîtra que quatre jours plus tard. On ne saura jamais ce qui s'est passé pendant tout ce temps.
Vingt-cinq ans après les faits, les trois garçons ont fondé des familles. Comme un écho au kidnapping de Dave, l'assassinat de Katie, la fille de Jimmy, va les mettre de nouveau en présence. À mesure que Sean, qui est devenu flic, mène l'enquête, ce sont autant de voiles qui se lèvent sur de terribles vérités.

 

De l’auteur, j’avais déjà lu Shutter Island. Si j’avais apprécié l’atmosphère du livre et le « jeu » mis en scène par Lehane, j’avais été déçu par le « nœud du mystère », car j’avais compris le retournement de situation final une centaine de pages avant celui-ci.

Or, je craignais un peu la même chose pour Mystic River, à savoir une bonne implantation mais un livre reposant sur une révélation qui se devine. Mes craintes se réalisèrent mais sans que cela fasse du tort à l’intrigue : au contraire, Lehane a pu en faire une force.

Cent cinquante pages environ avant la fin, j’étais certain d’avoir trouvé la résolution du mystère du meurtre de la fille d’un des trois personnages principaux, et mon esprit put encore flatter mon égo lors de la « résolution finale ». Mais je fus très heureux de découvrir que finalement cela n’avait que peu d’importance et que là n’était pas l’intérêt fondamental de cette histoire – bien au contraire (ce qui me fait penser que je devrais relire Shutter Island pour revoir mon avis dessus).
En effet, Lehane est parvenu à faire passer le « mystère » en intrigue secondaire alors qu’il la traite comme le nœud de son livre. En réalité, je me suis rendu compte que l’intérêt fondamental de Mystic River est la vie des trois personnages principaux, qui ont chacun géré un drame fondateur dans leur enfance de façon différente pour les mener à cette situation. D’ailleurs, la « révélation » se fait bien vingt pages avant la fin du livre, pour laisser à Lehane le soin de conclure son sujet principal.

Le tour de force de Lehane est de montrer une lente évolution née dans cette enfance et dans le drame subit par l’un des personnages principaux et qui se répercute sur les autres ; un seul a subi l’innommable mais tous souffrent des conséquences au niveau culpabilité, acceptation et même douleur. Dès la première partie du livre, les dés sont déjà jetés, le destin de chacun est écrit par leurs réactions après ce drame. Il est terrible de les voir tenter de se dépasser, de gérer ça et d’être meilleurs sans forcément y arriver ou sans forcément arriver là où ils le voulaient.
Déterminés par un événement vieux de vingt-cinq années, les trois personnages sont restés coincés dans leurs résolutions et attentes apparues juste après le drame. Comme si ce dernier avait arrêté le Temps autour d’eux et les empêchait d’avancer, comme s’ils n’étaient jamais parvenus à dépasser leur culpabilité et leur souffrance. Comme s’ils étaient toujours des Petits Garçons face aux Loups (ceux qui ont lu, lisent ou liront comprendront).

 

Dennis Lehane, cependant, c’est avant tout Boston. Amoureux de sa ville, l’auteur place tous ses romans (excepté Shutter Island) à Boston où il nous fait une véritable exploration d’un endroit que je ne connaissais pas et qui doit être aussi méconnu pour beaucoup d’américains. Etablissant directement une différence entre le Point, quartier huppé d’où vient Sean, et les Flats, bien plus pauvre où vivent Jimmy et Dave, Lehane décrit de façon assez fluide les rues et leur environnement, sans forcément s’attarder plus que quelques lignes à chaque fois. Il parvient cependant à faire de la ville un endroit vivant, avec son artère principale la Mystic River.

Témoin silencieux des événements, la ville apparaît comme un élément imperturbable, qui sera toujours là et ne périra jamais même si les changements peuvent apparaître et bouleverser sa dynamique. En faisant comme beaucoup d’autres de sa cité un élément-clé de son récit, Lehane n’est pas très original. Cependant, il n’est pas lourd dans sa déclaration d’amour à Boston et parvient à donner un sens à cet élément tout en l’utilisant pour expliquer les différences entre personnages et à mettre en avant un autre point positif de son histoire.

Mystic River est ainsi aussi une chronique sociale de la classe moyenne et de la classe pauvre américaine, aux frontières si tenues par moments, dans cette ville qui change peu à peu, qui subit l’invasion des « riches » pour faire fuir les autres, avec des personnages qui, eux, n’ont pas changé depuis vingt-cinq ans.

En arrière-plan, Lehane dresse un portrait sombre d’individus « moyens » qui naviguent à vue dans un monde en mouvement, incapables de le comprendre et essayer de se raccrocher à des fondamentaux (famille, travail, amis) qui chacun deviennent ou sont déjà des déceptions en phase d’aggravation. Les personnages ont voulu un socle solide pour avancer, mais à mesure que l’histoire avance, l’évidence éclate : ce socle n’a jamais été aussi solide qu’ils le voulaient à cause des conséquences de ce drame originel, et ils n’ont donc jamais pu (ou voulu ?) avancer.
Véritable miroir d’un pan de la société américaine, Mystic River compte plus sur l’excellence de sa gestion des personnages que sur son « mystère », finalement empreint d’un pathos un peu lourd.

 

Cependant, cette excellence ne se cantonne pas aux trois personnages principaux. Lehane semble enfoncer une porte en insistant beaucoup sur les compagnes de Jimmy, Dave et Sean : oui, derrière chaque grand homme il y a une grande femme. Mais ce que l’auteur veut dire et parvient parfaitement à faire comprendre, c’est que derrière chaque homme, il y a une femme. Et l’un est souvent le reflet de l’autre.

Ainsi, si Jimmy peut compter sur le soutien d’Annabeth même si les non-dits transpirent dans leur relation, si Dave semble aussi pouvoir être aidé par Celeste, Sean apparaît de suite comme le plus délaissé et le plus seul. Pour autant, l’intrigue et ses conséquences bouleversera les dés, même si le résultat était déjà prévisible dès le début. La force de Lehane est de démontrer que si les hommes parviennent à tenir dans les moments difficiles et font ce qu’ils pensent devoir faire, c’est grâce au soutien des leurs, ici incarnés par leurs femmes.

Véritable ode à la vérité et à l’entraide dans le couple, Mystic River enfonce peut-être un peu trop le clou mais parvient bien à faire comprendre l’idée de l’auteur. Avec ça, la résolution finale est limpide au vu des relations entre les personnages et leurs femmes.

Si t’es pas honnête avec elle, elle t’aidera pas. Et si elle t’aide pas, personne le fera.

Ce livre captive non pas pour la résolution du meurtre de Katie Marcus mais pour savoir dans quel état Jimmy Marcus, Sean Devine et Dave Boyle seraient après ce deuxième drame fondateur dans leur existence.
Alors que l’action se déroule en 2000, clin d’œil appuyé sur le symbolisme du changement de millénaire pour un changement de destinée, un constat s’impose : si le premier événement a dicté l’absence d’évolution de Jimmy, Sean et Dave jusqu’au second, celui-ci modifie leurs perceptions du monde et de leurs destins. Comme si un deuxième drame les faisait réagir et prendre conscience de ces vingt-cinq années perdues à rester des enfants choqués par l’enlèvement de l’un des leurs ; comme si l’acceptation de ce meurtre faisait rentrer dans la vie d’adulte les Petits Garçons qui deviennent des Loups, certains s’acceptant enfin et d’autres trouvant la force de dire enfin le mot le plus difficile pour un adulte : « pardon ».

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